L’APPEL DES HOMMES SOUS LES DRAPEAUX

Afin de mener une guerre rapide, Napoléon compte sur un engagement impressionnant du nombre de troupes, réparties en quinze corps d’armes [1], la Garde et les armées de Yorck et Schwarzenberg [2]. 691 500 hommes, la plus grande armée européenne, une force de frappe sans équivalent jusqu’alors, renforcée par l’alliance de l’Autriche et de la Prusse [3]. Ce chiffre n’est pas sans susciter la peur des mères de familles de voir leurs fils partir à la guerre [4]. Les levées d’hommes se multiplient dans l’Empire français : 120 000 conscrits qui n’ont pas vingt ans, et 17 000 de ceux qui ne devaient partir que l’année suivante. On mobilise également 100 cohortes du premier ban de la Garde nationale qui n’est pas encore organisée, c’est-à-dire tout le contingent valide des hommes de vingt à vingt-six ans, qui devaient garder les frontières, les places fortes et assurer la sécurité intérieure [5].

Source : « Le Départ du conscrit », gravure sur bois, imagerie Pellerin, Epinal, Bibliothèque Nationale de France, Paris, France.

Source : « Le Départ du conscrit », gravure sur bois, imagerie Pellerin, Épinal, Bibliothèque Nationale de France, Paris, France.

Source : Kôbô SEIGAN, La conscription dans le département de la Seine-Inférieure, an VI-1815, thèse sous la direction de Jean-Pierre Bertaud, Paris I Panthéon-Sorbonne, 1998.

Dès que la demande en contingents fut reçue dans les préfectures, les administrés se mirent à la tâche. Parfois l’organisation de la conscription nous révèle l’ampleur du fossé établi entre l’ordre voulu par Napoléon et celui que ses sujets entendent voir régner dans les communes :

« Conscription – Pour éviter que les conscrits qui doivent se rendre au chef-lieu, ne fréquentent les lieux de prostitution, le préfet a fait arrêter toutes les filles publiques qui sont détenues dans la prison du palais de justice. Il profitera de cette occasion pour les faire visiter ; celles reconnues saines seront détenues jusqu’au départ des conscrits, les autres ne seront mises en liberté qu’après leur guérison »[6].

Hormis quelques incidents redondants qu’éprouvent certains préfets à organiser la conscription [7]. et des délits de concussions [8], la plupart de ces levées d’hommes se serait effectué dans le calme. « Lorsque toute une génération fut rompue à la guerre, l’habitude du service sembla enfin établie, le ressentiment amoindri, la résistance brisée »[9]. Huit années avaient rodés les mécanismes à manœuvrer, les possibilités de dire non. La tendance était au consentement et à l’obéissance. Des refrains patriotiques et strophes faisant rimer « Gloire » avec « Victoire » et « Guerriers » avec « Lauriers », étaient chantés. L’ordre régnait et la population restait paisible. Les rapports des autorités confirment cette situation :

« Esprit public : Rien ne saurait mieux prouver le bon esprit du département que les circonstances présentes : aucune sédition, aucun murmure malgré la misère qui se fait généralement sentir presque dans toutes les classes »[10].

« Esprit public : Loin de nous apercevoir pendant le premier trimestre de 1812 du moindre affaiblissement dans l’esprit public et dans sa direction, la facilité et la célérité avec lesquelles s’est opérée la levée des conscrits de la classe de 1812, nous a convaincu qu’il est toujours bon, et ne pouvons que répéter ici les témoignages avantageux que nous en avons rendu dans nos précédents rapports »[11].

« Esprit public : Les circonstances pénibles et difficiles, donnent lieu de remarquer le bon esprit qui les animent. Leur possible pour payer les contributions et la levée de la conscription qui ferait trembler l’ennemi acharné de la France »[12].

« Conscription – Du 25 au 28 février, départ de 500 conscrits de la Vendée ; opération achevée le 10 ; très bon esprit. […] Le 26 février, départ de 820 conscrits du département de la Sarre aux cris de « Vive l’Empereur ! »[13].

« Lyon – La désertion est presque nulle cette année [1%, 12% antérieurement]. On dit que les conscrits obéissent parce qu’on ne les envoie pas en Espagne ; leurs chants de gaieté sont des preuves réelles de bonnes dispositions »[14].

Les conscrits issus des faubourgs et des villages partirent avec entrain pour la Russie. Cette expédition hors de l’Europe semblait être exotique. Une « partie de chasse de six mois » avança l’abée de Pradt. Paul de Bourgoing  écrira :

« Rien ne peut donner une idée de l’enthousiasme avec lequel la jeunesse se préparait à cette lointaine expédition ».

D’autres écrits nous prouvent cette joie du départ :

« Dans toutes les maisons où nous allions nous rencontrions des officiers partant pour l’armée et venant faire leurs adieux à leur famille. Une vieille dame faisait rire son neveu, lieutenant de cavalerie, en lui proposant ses fourrures. Jeune et fringant dans son petit dolman pincé, il montrait son sabre et disait que c’était avec cela qu’on se réchauffait à la guerre »[15].

« L’enthousiasme préside aux opérations de la levée de 1812 ; toute la jeunesse voudrait voler à Moscou, sous les aigles victorieuses de l’Empereur. […] La guerre de Russie est, pour ainsi dire, nationale dans ce département, parce que l’ukase du 31 décembre 1810 a porté un coup fatal à beaucoup de nos manufacturiers qui envoyaient des draps dans cet Empire, ou qui les y faisaient transiter pour la Turquie, la Perse et la Chine. Aussi jamais on ne s’est intéressé si vivement aux triomphes de Sa Majesté. Les enrôlements volontaires ont continué. La levée de 1813 est à son poste et les renforts pour la garde nationale attendent avec impatience le jour du départ »[16].

Dans cet entrainement d’une dynamique populaire, rares sont ce qui pense que la Grande Armée, technologiquement avancée[17], puisse être vaincue, surtout face à une armée russe, que l’on juge mineure et inorganisée. Napoléon avait à sa disposition plus d’un million d’hommes sous les armes, soit environ le double par rapport à ce dont il bénéficiait durant ses précédentes campagnes. Comment dans ces conditions pouvait-on douter de la victoire ?

« On était si habitué à vaincre qu’on ne doutait pas d’obtenir satisfaction par des traités glorieux aussitôt qu’on aurait passée la frontière et livré quelques batailles dans les premières marches russes. […] Les mères qui voyaient partir leurs enfants se plaignaient de l’infatigable activité de l’Empereur, et se livraient aux inquiétudes et aux regrets personnels inévitables en pareil cas. Elles maudissaient le conquérant, l’ambitieux, mais jamais je ne vis chez elles le moindre doute du succès. […] La pensée que Napoléon pût être vaincu ne se présenta jamais qu’à l’esprit de ceux qui le trahissaient »[18].

« L’opinion publique était bien mal renseignée : chacun pensait qu’il ne serait pas nécessaire d’aller jusqu’au cœur de la Russie ; on était si habitué à vaincre qu’on ne doutait pas d’obtenir satisfaction par des traités glorieux aussitôt que l’armée française aurait passé la frontière et livré quelques batailles »[19].

« J’aurais bien désiré que vous fussiez Français, vous auriez conservé votre place qui aurait été éternelle comme le grand Empire »[20].

Toutefois, une inquiétude se fait sentir quant à la durée de l’engagement. La campagne d’Espagne avait au même moment fait naître un nouveau type de conflit : Un terrorisme de guérillos. Tous souhaitent une guerre courte, afin de revenir avant l’hiver auprès de leurs familles :

« Vais-je en Russie pour quatre mois ou pour deux ans ? Je n’en sais rien »[21].

Uniformes de la Grande Armée

Source : Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.


Notes :

[1] Onze corps d’infanterie commandés par Davout (1er), Oudinot (2e), Ney (3e), Eugène (4e), Poniatowski (5e), Gouvion-Saint-Cyr (6e), Reynier (7e), Jérôme (8e), Victor (9e), MacDonald (10e), Augereau (11e), quatre de cavalerie (Nansouty, Montbrun, Grouchy, La Tour-Maubourg) réunis sous l’autorité de Murat. La distribution des Aigles et des fanions se déroulera durant le début du mois de mars 1812. On s’occupa également dans la même période des plans, des tentes et des effets de campement. Les fabrications furent ordonnées à l’administration du mobilier. – Nous verrons à ce sujet, Louis BAUSET, Mémoires anecdotiques sur l’intérieur du palais et sur quelques événements de l’Empire, depuis 1805 jusqu’au 1er mai 1814, Paris, éd. Levasseur, 1817, rééd. en 1828, chapitre 9, p. 232.

[2] Ces deux généraux commandent respectivement les armées prussienne et autrichienne. Ils combattront de manière autonome, aux deux ailes, près de leurs territoires respectifs.

[3] Le traité du 24 février 1812 ne laisse aucune marge de manoeuvre à Frédéric-Guillaume III (1770-1840), coincé entre la soumission à Napoléon et la destruction en cas de soutien au tsar qui l’a sauvé à Tilsit, cinq ans auparavant.

[4] Céleste DE CHATEAUBRIAND (1774-1847), Mémoires, cahier rouge et cahier vert, chapitre 2, introduction et notes de Jean-Paul Clément. Céleste de Chateaubriand annote au bas de son cahier pour l’année 1812 : « Préparatifs de la guerre de Russie, mai 1812. – La conspiration de Malet éclata le 23 novembre 1812. – Ma peur de la conscription. – L’armée est à cette époque de onze cent quatre-vingt-sept mille hommes. – L’Empereur part pour l’armée de Russie, le 9 mai 1812 ».

[5] Sénatus-consulte du 16 mars 1812.

[6] Bulletin de Savary adressé à l’Empereur du jeudi 30 janvier 1812, Archives Nationales, AF IV 1519.

[7] « Conscription – Le préfet de la Loire-Inférieure se plaint de l’importance du contingent qui lui est assigné, affirmant que, jamais, le départ ne pourra fournir les 1053 hommes demandés pour les levées de terre et de mer. Le pays se ressent des guerres civiles. – Les préfets commencent à se plaindre des contingents qu’on leur assigne, celui de Calais annonce qu’il ne pourra fournir le sien. », bulletin de Savary adressé à l’Empereur le 23 janvier 1812, Archives Nationales, AF IV 1519 ; « Conscription – Le préfet de Haute-Garonne fait savoir qu’il importerait au bien du service que le général Charlot, commandant le départ., reçut une autre destination ; ses manières brutales et la grossièreté de son ton l’ont rendu indésirable ; on redoute sa présence au conseil de recrutement car il n’a égard à aucune infirmité et veut faire marcher tout le monde. », bulletin du mardi 4 février 1812, Archives Nationales, AF IV 1520.

[8] « Rhône – Le préfet écrit, le 7 janvier, que le sieur Burnichon, maire de Thel, jugé pour prévarications en matière de conscription, a été condamné à 2 ans de prison et 1500 francs d’amende. », bulletin de Savary adressé à l’Empereur le mercredi 15 janvier 1812, Archives Nationales, AF IV 1519 ; « Conscription – Le préfet de la Seine-Inférieure a donné, depuis longtemps, sa confiance au docteur Roussel qui, dans toutes les conscriptions, a été chargé de l’examen des conscrits. Cet homme est, depuis cette époque, prodigieusement riche ; il a reçu d’un négociant de Rouen un service en vermeil ; il a fait exempter, à prix d’argent, un grand nombre d’individus de toutes classes et surtout, de 1812 ; chaque infirmité qu’il donne à un conscrit qui veut se faire réformer est taxée 4000 francs pour l’anévrisme, 2400 francs pour faiblesse de poitrine. », bulletin du dimanche 23 et du lundi 24 février 1812, Archives Nationales, AF IV 1520 ; « Lyon – La conscription se lève dans l’ordre, des intrigues ont fait augmenter le prix du remplaçant ; des intermédiaires, notamment des gendarmes, traitent avec les remplaçants, les placent chez des logeurs jusqu’à ce qu’ils puissent les vendre ; ils les achètent de 2400 à 3600 francs et les revendent de 5 à 6000 francs. La Police n’a pu faire cesser ces abus. », bulletin du lundi 24 février 1812, Archives Nationales, AF IV 1520.

[9] Alan FORREST, « La formation des attitudes villageoise envers le service militaire : 1792-1814 », dans Paul Viallaneix, Jean Ehrard (dir.), La bataille, l’armée, la gloire, 1845-1871, Clermont-Ferrand, publication de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, 1985, tome 1, p. 171-182.

[10] Extrait du « Compte de la situation politique et morale du département du Gard pendant le 1er trimestre de 1812 », envoyé par le préfet (Jean-Louis-André Rolland de Villarceaux) au ministre de l’Intérieur, Nîmes, 29 avril 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Gard/7.

[11] Extrait du « Compte de la situation politique et morale du département du Vaucluse pendant le 1er trimestre de 1812 », envoyé par le préfet (Carl-Gérard Hultmann) au ministre de l’Intérieur, Avignon, 6 mai 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Vaucluse/6.

[12] Extrait du « Compte de la situation politique et morale du département des Basses-Alpes pendant le 1er trimestre de 1812 », envoyé par le préfet au ministre de l’Intérieur, 8 mai 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Basses-Alpes/6.

[13] Extrait du bulletin de Savary adressé à l’Empereur du jeudi 5 mars 1812, Archives Nationales, AF IV 1520.

[14] Extrait du bulletin de Savary adressé à l’Empereur du lundi 30 mars 1812, Archives Nationales, AF IV 1520.

[15] George SAND (1804-1876), Histoire de ma vie, ouvrage dirigé par Michel Zink et Michel Jarrety, Paris, éd. Classique de poche, 2004, volume 3, chapitre 4. Durant la campagne de Russie, George Sand et son frère seront chez leur grand-mère, Madame Dupin de Francueil, à Nohant dans l’Indre.

[16] Extrait de la lettre du préfet du département de Roër au ministre de l’Intérieur, 14 mars 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Roër/4.

[17] Certains esprits firent circuler des bruits ridicules sur le matériel prévu pour cette campagne militaire : « On a remarqué celui d’un approvisionnement de 400 000 masques et autant de lunettes vertes pour la Grande Armée ; c’était, disait-on, pour garantir les soldats de l’excès du froid en Russie et de l’éclat des neiges. », bulletin de Savary adressé à l’Empereur du mercredi 15 avril 1812, Archives Nationales, AF IV 1521.

[18] George SAND (1804-1876), Histoire de ma vie, ouvrage dirigé par Michel Zink et Michel Jarrety, Paris, éd. Classique de poche, 2004, volume 3, chapitre 4.

[19] Alice BLANC, Notre amie George Sand – Son Enfance, son adolescence, Paris, éd. Sedes, 1950, p. 94-100.

[20] Henri BEYLE (1783-1842), Correspondance de Stendhal, 1808-1811, établie par Henri Martineau, tome III, Paris, éd. Le Divan, 1929. Extrait d’une lettre d’Henri Beyle au baron de Strombeck (président du Tribunal de Celle, Royaume de Westphalie), Paris, 19 avril 1811.

[21] Henri BEYLE (1783-1842), Correspondance de Stendhal, 1812-1816, établie par Henri Martineau, tome IV, Paris, éd.  Le Divan, 1929. Extrait d’une lettre d’Henri Beyle à sa sœur Pauline Périer, Eckartsberga, le 27 juillet 1812.

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A propos Bertrand Minisclou

AMOA, ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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