RÉVEILLER LES HAINES ET LES PEURS

L’idée qu’un peuple se fait d’un autre ne coïncide pas nécessairement avec la réalité. La russophobie, nécessaire aux entreprises de Napoléon, resta longtemps latente dans les masses françaises. Elle commença à s’éveiller sous la période jacobine et l’inquiétude provoquée par l’armée russo-autrichienne des généraux Souvorov et Korsakov durant la deuxième campagne d’Italie (avril-septembre 1799) :

« La fameuse armée de Souvorov plaça notre pays sous la menace d’une invasion russe et y inquiéta vivement les esprits. […] Pour la première fois, la Russie se trouvait directement en guerre avec la France. Pour la première fois, le soldat français allait affronter le soldat russe sur les champs de bataille. […] Des Scythes et des Tartares qui viennent du Pôle pour se couper la gorge avec les Français » .

Caricature anglaise représentant Alexandre Souvorov, mai 1799

Source : Une caricature anglaise de mai 1799, montrant le général Alexandre Souvorov se délectant d’une fricassée de têtes françaises, publiée par William Holland (1782-1817), Bibliothèque du Congrès, Washington, États-Unis d’Amérique.

L’armée régulière russe inquiétait, mais c’était loin de la dangerosité que suscitaient les régiments Cosaques. Cette armée incontrôlable, sans cesse créée puis supprimée, qui n’obéissait non au tsar Alexandre Ier mais à leur hetman. Les Français étaient hantés par l’imagerie populaire médiévale : Les fameuses hordes de cavaliers de l’Est, celle d’Attila, de Gengis Khan ou de Tamerlan. Leurs réputations de brutes barbares persistaient : Incendies des maisons, mises à mort des maraudeurs et des fuyards, sévices sexuels, humiliations, violences, pillages des troupeaux, des récoltes et des biens de famille, exactions tant à l’encontre des femmes que des hommes, jalonnaient leurs parcours.

Illustrations de gauche à droite : 1 : Simon Chénard (1758-1832) de l’Opéra-Comique, interprétant le rôle peu important du chef des Tartares, Titsikan, dans « Lodoïska ou les Tartares » de Luigi Cherubini (1760-1842). Comédie en trois actes, représentée à partir de juillet 1791. Source : SIMON Charles, Paris de 1800 à 1900 d’après les estampes et les mémoires du temps, Paris, édition Plon, 1899, tome I, page 269. 2 : Cosaque du Don d’après une estampe française du XVIIe siècle. Source : LEBEDYNSKY Iaroslav, Les Cosaques, une société guerrière entre libertés et pouvoirs – Ukraine, 1490-1790, Paris, édition Errance, 2004, page 6. 3 : Cosaques de l’Oural d’après une gravure française du début du XIXe siècle. Source : LEBEDYNSKY Iaroslav, Les Cosaques, une société guerrière entre libertés et pouvoirs – Ukraine, 1490-1790, Paris, édition Errance, 2004, page 87.

Illustrations de gauche à droite :
1 : Simon Chénard (1758-1832) de l’Opéra-Comique, interprétant le rôle peu important du chef des Tartares, Titsikan, dans « Lodoïska ou les Tartares » de Luigi Cherubini (1760-1842). Comédie en trois actes, représentée à partir de juillet 1791. Source : SIMON Charles, Paris de 1800 à 1900 d’après les estampes et les mémoires du temps, Paris, édition Plon, 1899, tome I, page 269.
2 : Cosaque du Don d’après une estampe française du XVIIe siècle. Source : LEBEDYNSKY Iaroslav, Les Cosaques, une société guerrière entre libertés et pouvoirs – Ukraine, 1490-1790, Paris, édition Errance, 2004, page 6.
3 : Cosaques de l’Oural d’après une gravure française du début du XIXe siècle. Source : LEBEDYNSKY Iaroslav, Les Cosaques, une société guerrière entre libertés et pouvoirs – Ukraine, 1490-1790, Paris, édition Errance, 2004, page 87.

La littérature et la presse ont, quant à elles largement ignorées la Russie de 1800 à 1812, hormis les périodes de rapprochement réconciliateur. Les écrivains qui exerçaient sur le grand public l’influence la plus indiscutée, tels que Chateaubriand, Madame de Staël, Benjamin Constant, qui tous étaient cependant des adversaires plus ou moins déclarés de l’Empire, n’ont rien su de la Russie. Ils n’ont nullement songés à s’intéresser à elle avant les années catastrophiques de la campagne de Russie, des campagnes d’Allemagne et de France, qui s’ensuivirent. L’idée même de la Russie était alors antithétique à celle de civilisation, c’était un « pays inculte et agreste » . Benjamin Constant, lui-même, avait déclaré que la Russie ne se qualifiait pas de nation . S’ils s’occupent de littérature ou de philosophie étrangère, c’est l’Angleterre (Chateaubriand), c’est l’Allemagne (Madame de Staël) qui attire les regards. Les Russes restent en dehors de l’horizon culturel français.

En 1809, Paul-Louis Courier de Méré rencontre par hasard un prince russe en Suisse. Il écrivit à ce sujet :

« Il y avait là un prince russe avec sa femme et ses enfants… J’osai bien leur parler de leur vilain pays, dont je recueillis là en passant quelques notions assez curieuses… Après quoi toute cette famille… partit en trois carrosses pour les eaux de Baden, et partira peut-être quelque jour en un seul tombereau vers la Sibérie. Ce fut la réflexion que je fis sans la leur communiquer » .

Dans cette réaction de Paul-Louis Courier de Méré à l’égard de cette famille russe avec laquelle il n’avait eu aucun différend, on trouve un cas typique du comportement intellectuel du Français moyen à cette époque à l’égard de tout ce qui était russe.

Afin de légitimer l’intervention en Russie, les autorités durent imprégner des caractères russophobes à l’opinion publique. Les Français devaient se sentir menacés par la Russie, afin de soutenir la campagne militaire qui se met en place. Gaudin, ministre des Finances, dira de cette époque, « que la France n’eût succombée si l’opinion n’avait cessée d’appuyer ses armes » . Curieusement, alors qu’il était difficile d’écrire et d’imprimer des textes sous le régime napoléonien, l’année 1812 voit le nombre de publication hostile à la Russie se multiplier. Plusieurs ouvrages sont commandés par l’Empereur et autorisés à être publiés. Trois livres se dégagent de la masse des textes, vers et pamphlets russophobes et prennent de l’importance dans les milieux lettrés des grandes agglomérations :
– « Le tableau historique de l’Empire de Russie », de Damaze de Raymond,
– « La seconde guerre de Pologne », du comte Maurice de Montgaillard,
– « Des progrès de la puissance russe », de Charles-Louis Lesur.

Le livre de Damaze de Raymond, « Tableau historique de l’Empire de Russie », était une improvisation destinée à découronner le prestige russe. Sa rédaction est assez incorrecte et trahit une certaine hâte de l’auteur à réaliser un ouvrage de circonstance. Dès sa parution, il était déjà dépassé par deux ouvrages beaucoup mieux pensés.

« La seconde guerre de Pologne ou les considérations sur la paix publique du continent, et sur l’indépendance de l’Europe » de Maurice de Montgaillard a pour grande idée de montrer les avantages d’un rétablissement du royaume de Pologne, vu comme seul remède contre l’expansionnisme russe :

« Il faut que la Russie rétrograde, dans ses usurpations, jusqu’au règne de Pierre Ier … C’est par la Pologne seule que des résultats aussi nécessaires peuvent être obtenus de manière durable. […] Il est convenable et nécessaire de rejeter l’Empire hors de l’Europe » .

Le dernier ouvrage, « Des progrès de la puissance russe depuis son origine jusqu’au son commencement du XIXe siècle », de Lesur, fut celui qui eu le plus de succès. C’était à très peu de chose près le titre de l’ouvrage publié en 1807 que l’on a attribué au même auteur ; mais le livre de 1812 est d’une méthode toute différente. Lesur ne connaissait rien directement de la Russie. En revanche, il avait fait beaucoup de lectures. Son ouvrage est donc essentiellement une compilation orientée que nous allons voir plus en profondeur. Tout d’abord, nous trouvons les notions les plus communes de l’archétype de la Russie tel qu’il est répandu en France au début du XIXe siècle. Le caractère indélébile du peuple russe est marqué par des « habitudes et des mœurs barbares » :

« Les Russes sont les enfants des Tartares. […] A Vienne, le seul nom d’un Russe inspirait la terreur. Ces hordes de sauvages ne se contentent pas de piller pour leurs subsistances, ils enlèvent, ils détruisent tout » .
« Il se peut que l’invasion des Tartares, que des guerres longues avec des barbares et des discordes sanglantes, aient retardé pour la Russie l’époque arrivée depuis si longtemps pour ses voisins. […] Mais le peuple russe n’a réellement profité ni de ses malheurs, ni de ses succès, ni de ses désordres, ni de ses conquêtes ; il ne lui est resté de la domination qu’il a subie, des leçons qu’il a reçues et des efforts qu’il a tentés sur lui-même, que la rudesse de l’homme sauvage associée aux vices de l’homme corrompu » .
« Le paysan russe est d’une race diminutive, puisqu’il n’y a que le Lapon entre lui et le Pygmée, dans l’échelle de l’espèce humaine, est naturellement d’une humeur vive : il ne paraît complément gauche que quand on le métamorphose en soldat ; mais, dès qu’il entre dans les rangs, toute expression de gaieté et de vivacité s’évanouit dans sa contenance et sur sa physionomie ; ce n’est plus qu’un nigaud, un rustre stupide, chagrin et sournois. On pourrait en dire autant de ceux qui le commandent, si ce n’est qu’ils sont plus corrompus. Un Russe, quel que soit le rang ou la place qu’il occupe, offre toujours le type du caractère national » .

« L’éducation, cette partie si important qui peut seule former des hommes, est absolument inconnue en Russie, soit particulière, soit générale… Il n’y à point de collèges ou d’universités, ou en si petit nombre qu’on peut les regarder comme non existant ; et de plus, l’ignorance de ceux qui sont chargés de l’instruction, les en rend tout à fait incapables » .

Le mépris des Russes se traduit également dans l’opposition religieuse entre catholiques et orthodoxes. D’ailleurs, le clergé concordataire s’acquerra d’un soutien sans faille à la doctrine napoléonienne, en présentant la guerre comme une nouvelle croisade et la conscription, comme un devoir sacré. L’orthodoxie et le clergé russe devant être perçus sous le regard du Mal, du dégoût et de la répulsion :

« L’ignorance, l’ivrognerie et la débauche avec les femmes, sont l’apanage du clergé russe » .
« Pendant les fêtes de Pâques, ils [les hommes du clergé russe] s’abandonnent à toutes sortes d’excès ; on les voit ivres toute la semaine, comme si le désordre, la débauche, l’extravagance, le jeu, l’ivrognerie, le libertinage, étaient des devoirs de religion aussi rigoureux que le jeûne du carême, et que la même superstition qui les avait fait garder l’abstinence, dut ensuite les pousser aux plus crapuleux excès » .

Les vertus du soldat russe, quant à elles, sont glosées par l’infériorité humaine et technique :

« Il a longtemps passé pour inébranlable au feu, mais c’est plutôt la résignation de la servitude que l’ardeur brillante du courage » .

« Les troupes russes sont braves, mais beaucoup moins braves que les troupes françaises. Leurs généraux sont d’une inexpérience et les soldats d’une ignorance et d’une pesanteur qui rendent leurs armées en vérité peu redoutables. Et, d’ailleurs, en supposant des victoires aux Russes, il eût fallu dépeupler la Russie pour arriver au but insensé que lui avaient prescrit les oligarques de Londres » .

« Ce n’est pas qu’il n y ait dans ces armées un grand nombre d’officiers, dont l’éducation a été soignée, dont les mœurs sont si douces et l’esprit si éclairé. Ce qu’on dit d’une armée, s’entend toujours de l’instinct naturel de la masse qui la compose » .

Bivouac

Source : Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

Partisan

Source : Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

La civilisation européenne doit être perçue comme mise en péril par l’expansionnisme de la Russie. Ce concept est dénoncé par tous les auteurs de l’époque : Damaze de Raymond, Lesur, Maurice de Montgaillard, Pistol, Leroy de Flagis, Rulhière, Malte-Brun. Les ouvrages dotent la Russie d’objectif menaçant à savoir la soumission de l’Europe :

« Par combinaison singulière des formes européennes de son gouvernement avec l’opiniâtreté barbarie de ses peuples. La Russie ne négocie que pour tromper. On ne la voit jamais satisfaite des avantages qu’elle vient d’acquérir. Une conquête sert de prétexte à une usurpation. […] L’Italie, l’Espagne et la France seraient inondées de ces peuples nomades, féroces et avides de butin. […] Une partie des populations d’Occident serait alors transférée en Sibérie » .
« Ce n’est plus cette fois le barbare du Nord qui se précipite sur les riantes contrées du midi, c’est le valeureux Soldat de l’Occident qui refoule enfin vers les glaces du pôle, cet ancien ennemi de la paix du monde » .

Dans son ouvrage « Du progrès de la puissance russe », Lesur admet par complaisance un faux. Son livre est en effet resté mémorable grâce à un document sensationnel qu’il présentait comme le testament de Pierre Ier. A la lecture de cette pièce, on est en droit de considérer le tsar comme un grand prophète, les douze premiers articles (sur quatorze en tout) n’étant qu’une récapitulation des succès que la Russie avait remportés après son règne. L’article 13 prévoit comment la Russie s’appliquera à semer la zizanie entre les cours de Versailles et de Vienne, qui seules offriraient une résistance sérieuse à la Russie quand celle-ci entreprendrait de régenter l’Europe entière.

Fait plus remarquable, les textes de l’époque tentent d’assimiler les deux ennemis de la France. Ainsi, la Russie et l’Angleterre se voient dotés de caractéristiques communes :

« Il y a encore entre l’Angleterre et la Russie des points de rapprochement que la disparité si apparente de leur constitution politique et morale ne peut empêcher d’apercevoir. […] Le fier montagnard écossais, le robuste Irlandais, l’Indien efféminé, ne sont pas mieux façonnés au joug britannique que l’habitant du Caucase, le brave Tartare ou le guerrier polonais, à l’oppression moscovite. […] Il y a dans ces deux gouvernements si différent par leurs formes, un principe égal d’inquiétude, de discorde et d’activité, qui les poussent incessamment à troubler l’harmonie du système ; et sur cette simple donnée, il serait encore possible de prouver que la Russie et l’Angleterre ont occasionné presque toutes les guerres du dernier siècle » .

« L’Empire de Russie ou moscovite, n’était compté, il y a cinquante ans, que parmi les nations barbares : un seul homme l’a tiré de cet état, et l’a rangé parmi les puissances considérables. Cette puissance étant arrivée soudainement à la politesse, s’est trouvée d’une grandeur immense. On négligeait son immensité par le mépris de sa barbarie : elle est devenue redoutable, et très digne qu’on réprime son trop de pouvoir… Déjà l’Europe se repent de lui avoir prêté des secours propres à la perfectionner, et de s’être endormie sur ses premiers progrès » .

Les milieux royalistes ne font pas exception à cette tendance russophobe. Toutefois, on observe chez eux, une certaine nuance visible par le développement d’une russophilie, ou plutôt devrait-on dire d’une alexandrophilie , à savoir que l’on aime Alexandre Ier parce que l’on hait Napoléon.

Napoléon, quant à lui, à des conceptions similaires au peuple qu’il préside. S’il s’est énormément occupé de la Nation russe, le peuple ou la civilisation russe ne l’intéressaient à aucun degré. Lorsque Louis de Narbonne-Lara lui objecte : « Je crains la barbarie et l’immensité de la Russie ». Napoléon lui répond : « Sa barbarie, dont vous avez peur, est une infériorité devant notre génie de tactique et d’organisation ». En entamant cette campagne, Napoléon n’avait certainement pas dessein d’anéantir la puissance russe, ni de restaurer une Pologne indépendante . Non seulement cela n’entrait pas dans ces plans, mais il n’y aurait eu aucun intérêt. Son seul but était de s’assurer la collaboration loyale et complète d’Alexandre Ier dans sa lutte contre la Grande-Bretagne.

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A propos Bertrand Minisclou

Ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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