UNE SÉPARATION DE PLUS EN PLUS NETTE ENTRE LES CLASSES SOCIALES

Les sentiments qui animèrent les Français ne furent pas égaux dans leur ensemble. L’engagement du pays (augmentation des impôts, levées d’hommes et de fonds, réquisitions) était perçu comme inégal pour certaines communes :

« Perpignan – Les habitants de Saint-Laurent ont fourni, pendant plus de 2 ans, le bois de chauffage aux troupes occupant la commune. Ils ont réclamé les sommes dues par l’intermédiaire du maire. Les chefs des administrations, qui ont reçu les sommes allouées du payeur, ont refusé. Il en résulte une division pourtant avoir des conséquences funestes si l’autorité supérieure n’intervient pas. Ces renseignements sont communiqués au ministre directeur de l’Administration de la Guerre »[1].

Dans leurs refus, quelques Français osent avouer leur haine à l’égard de Napoléon :

« Propos d’un ouvrier. Arrestation. – M. le conseiller d’État, préfet de police, écrit, qu’il a fait arrêter le nommé Lacroix, ouvrier chapelier travaillant à la manufacture des schakos, rue Popincourt. Prévenu d’avoir tenu des propos séditieux dans l’atelier, il a avoué, dans son interrogatoire, avoir dit que les choses allaient mal, que tout le monde souffrait et se plaignait et qu’il avait pu parler en termes très inconsidérés ; il a ajouté que s’il avait tenu des propos qui pussent le faire soupçonner de mauvais desseins, il ne s’en souvenait pas et était ivre. Il a promis d’être plus circonspect et a réclamé l’indulgence, ayant une femme et trois enfants. Il sera détenu à la Force jusqu’à nouvel ordre »[2].

«  Propos d’une Anglaise. – 3 marins français, Verdier, aide-timonier, Brachy et Consaure, matelots, ont déclaré qu’une Anglaise nommé Taylor, débarquée le 29 novembre dernier et logée dans cette auberge, leur a dit : « Vous sortez d’une prison pour rentrer dans une autre. Vous serez forcés d’aller au service et vous ne serez pas plus heureux que vous ne l’étiez dans les prisons d’Angleterre. Vous ne serez heureux que lorsque Bonaparte aura la tête en bas ». Ils ont ajouté qu’elle avait fait, avec sa main, la geste d’exécution. […] Le ministre donne ordre de renvoyer cette femme en Angleterre. En attendant son embarquement, elle restera en détention »[3].

Certains, les plus désespérés prenaient des chemins plus radicaux et mettaient fin à leurs jours en blasphémant contre le régime établi. Les autorités reconnurent elle-même le fléau : « La misère cause de fréquents suicides »[4]. Dans les rapports de police, ils occupent une rubrique spéciale et son consignés sur des registres. Le pourcentage des catégories sociales touchées par les suicides indique alors une forte majorité d’ouvriers (Plus de 70 pour 100). Exemple parmi tant d’autres : Le 14 juin 1812, un homme se tire une balle de pistolet au bois de Boulogne. Sur lui, on retrouve un écrit rempli de plaintes contre le gouvernement et même de regrets à n’avoir pu attenter à la vie de l’Empereur[5].

Source : Jean TULARD, Nouvelle histoire de Paris, Le Consulat et l’Empire, 1800-1815, Paris, édition Hachette, 1970. On observe que les « pics » suivent les années de crise (1802, 1806, 1811, 1812).

La césure entre les classes sociales apparaissait de plus en plus nette. Au même moment, les classes supérieures semblait prises dans un nuage d’inconscience. Marie-Louise revenue de Dresde, était en charge de donner un coup de fouet à la vie mondaine de la Cour. Napoléon comptait beaucoup sur le rôle de représentation de son épouse. Il était absent, mais cela ne devait semer le trouble dans l’opinion durant les cérémonies. Toutes les lettres qu’il écrit de Russie à l’Impératrice l’a persuade et l’engage à recevoir[8], à avoir des sorties fréquentes (à l’Opéra, au Panorama, mais également à travers les rues de Paris, dans sa voiture), à donner de l’éclat aux fêtes officielles[9]. Une tranquillité monotone régnait. Le 1er juin 1812, alors que l’Empereur est encore à Dresde, Talleyrand écrit à Caulaincourt :

« Tous les yeux sont tournés vers le théâtre où vous avez une place, et vers les inquiétantes opérations qui se préparent au milieu des fêtes et des plaisirs »[10].

Napoléon et l'Opéra

Source : David CHAILLOU, Napoléon et l’Opéra, La politique sur la scène (1810-1815), Paris, édition Fayard, 2004.

Source : Henri BOUCHOT, La toilette à la Cour de Napoléon, Chiffons et politique de grandes dames, 1810-1815, Paris, édition La librairie illustrée, 1895.

Collection Geszler : Les modes du XIXe siècle

Source : « Collection Geszler : Les modes du XIXe siècle, 1810 », Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.


Notes :

[1] Bulletin de Savary adressé à l’Empereur du lundi 4 janvier 1813, Archives Nationale, AF IV 1525.

[2] Bulletin de police du samedi 11 avril 1812, Archives Nationales, AF IV 1521.

[3] Bulletin de police du mardi 12 décembre 1812, Archives Nationales, AF IV 1524.

[4] Bulletin de Savary adressé à l’Empereur des mercredis 11 mars et 29 avril 1812, Archives Nationales, AF IV 1520-1521.

[5] Bulletin de police du 16 juin 1812, Archives Nationales, AF IV 1523.

[6] Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812, annotées par Léon Hennet et Emm. Martin, Paris, éd. La Sabretache, 1913, p. 5 : lettre de N. Starette à son fils, soldat, en juillet 1812.

[7] Dernière phrase de la lettre de Madame de Nansouty, 25 octobre 1812, notifiée dans l’ouvrage de Léon HENNET et Emmanuel MARTIN, Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812, publiées d’après les pièces communiquées par S. E. M. Goriaïnow (directeur des Archives de l’État et des Affaires Étrangères de Russie), annotation par Léon Hennet, introduction par Frédéric Masson, Paris, éd.  La Sabretache, 1913, p. 177.

[8] L’Impératrice avait un rôle rassurant auprès des dames de la Cour. « […] Mais si la maréchale est allée chez l’Impératrice, elle aura été rassurée, car je lui ai mandé que je n’ai perdu aucun de mes maréchaux. », Napoléon à Davout, Moscou, 10 octobre 1812. – Nous verrons à ce sujet, Arthur CHUQUET (1853-1925), Inédits Napoléoniens, Paris, éd. E. de Boccard, 1914-1919, tome II, note 2005, p. 89.

[9] Lettre de Napoléon à Marie-Louise, 27 août 1812, Lettres, 65, n°80. Cette lettre est notifiée dans Frédéric MASSON (1847-1923), L’Impératrice Marie-Louise, éd. Paul Ollendorff, 1909, p. 403 ; ainsi que dans l’ouvrage d’Édouard GACHOT, Marie-Louise, Paris, éd. Tallandier, 1912, tome I, p. 201-203. Napoléon parle notamment des deux fêtes officielles du mois d’août : la Saint Napoléon le 15, et la Saint Louis le 25.

[10] Lettre de Talleyrand à Caulaincourt du 1er juin 1812, extraite de Jean HANOTEAU, Lettres de Talleyrand à Caulaincourt, Paris, éd. La Revue des Deux Mondes, 1935, p. 168.

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A propos Bertrand Minisclou

AMOA, ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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