SMOLENSK ET MOSCOU

Le 19 octobre 1812, les Français quittèrent la ville de Moscou et prenaient la direction du sud-ouest, vers la région de Kalouga. Ce mouvement rétrograde de la Grande Armée fut connût en France vingt jours plus tard avec la publication du 25e bulletin. Il avait été rédigé dans une obscure localité, Noilskoë, et non à Moscou. L’armée, y apprenait-on, avait quitté cette ville, réduite à l’état de décombres et donc sans valeur politique, où une garnison demeurait cependant. Elle allait prendre ses quartiers d’hiver mais l’on ne savait pas encore si l’Empereur avait choisi de gagner l’opulente région de Kalouga et de Toula, ou s’il marcherait plus directement vers l’ouest en se rapprochant de 400 kilomètres de la Pologne et des vastes magasins militaires installés de Dantzig à Minsk. Dans les jours suivant, les journaux publièrent l’un ou l’autre article expliquant les avantages de ces mouvements destinés à ce que les troupes passent l’hiver dans les meilleures conditions possibles. Le choix de quitter la ville de Moscou ne fût donc perçu par l’opinion publique, non comme une défaite, mais comme un choix tactique de Napoléon et une faveur accordée à ces troupes à avoir un bon quartier d’hiver. C’était « un mouvement rétrograde bien sage »[1] ou encore « une retraite des vainqueurs ». Le Journal de l’Empire du 16 décembre 1812 écrivait même qu’on « attendait les détails officiels de ces heureux événements »[2]. Ce point de vue est visible également dans les lettres administratives :

« Le retour de la Grande Armée en Lituanie loin de produire la moindre inquiétude a calmé au contraire celle qu’on éprouvait involontairement de voir l’Empereur passer l’hiver dans un climat et au milieu d’un peuple sauvage. Le mouvement n’a point été regardé comme une retraite obligée mais comme une de ces nouvelles et toujours admirables combinaisons du génie de l’Empereur »[3].

« Les derniers bulletins qui annoncent le mouvement rétrograde de la Grande Armée vers le Boristhène, n’ont produit aucun étonnement, parce que tout le monde était convaincu d’avance de la nécessité d’évacuer un pays totalement ruiné, désormais sans importance politique ou militaire, et d’assurer à une masse aussi considérable de troupes, des subsistances et des quartiers d’hiver. Le fait que quelques journaux ont pris de justifier ces mesures, a même paru superflu »[4].

« On est inquiet de ne pas voir de bulletins lorsqu’on sait que l’armée en se retirant a en plus d’une affaire, et a livré plusieurs combats. On voudrait apprendre qu’elle est en quartier d’hiver et assez bien établie pour y être tranquille. On est plus occupé de subsistances que de nouvelles »[5].

En contradiction avec cet état de l’opinion publique, on s’interrogeait bien entendu sur les causes du repli de l’armée. Certains l’attribuaient à des problèmes de ravitaillement, d’autres à des incursions russes dans le duché de Varsovie. Beaucoup de gens n’arrivait à croire que l’Empereur eût consenti à abandonner sa conquête. L’administration cachait probablement la vérité : Il « était peut-être mort »[6], ou avait « la tête dérangée ». Sur ces bruits, la Bourse avait baissée[7].

L’idée d’un prolongement de la guerre et des efforts à fournir traversa les esprits. Si la Grande Armée n’avait réussi à anéantir la puissance russe dans un premier temps, l’opinion publique pensait qu’elle aurait repris l’offensive au printemps 1813, selon la stratégie que l’Empereur avait accomplie avec succès durant l’hiver 1806-1807. Le 25 octobre 1812, Koutouzof barrait la route de la Grande Armée à Malo Jaroslavetz. Le combat s’acheva par un succès tactique français, mais les Russes ne se retirèrent pas et Napoléon, renonçant à forcer le passage, remonta vers le nord pour reprendre la route par laquelle, il était venu à Moscou. En France, ceux qui avaient une carte de ces régions, suivaient point par point la progression de la Grande Armée[8]. La majorité  issue de la ruralité comprenait, que contraint de traverser des régions dévastées quelques mois auparavant, les cavaliers de la Grande Armée auraient dû fourrager de plus en plus loin, les exposants alors aux embuscades. Les colonnes de soldats n’auraient pu également accélérer leur retraite en raison de la durée des journées (de plus en plus courte en hiver) et de l’impossibilité de marcher la nuit, vue que le froid sibérien (-15 à -30°) s’était installé depuis le début du mois de novembre[9]. Intimement, chacun se rendit compte qu’un bouleversement se déroulait dans la conduite de la guerre. On n’avait toujours connu une armée basée sur la rapidité. Désormais, on observait une armée en marche ralentie, sans initiative stratégique.

Le prince russe Mikhail Koutouzov, général en chef de l’armée impériale russe du tsar Alexandre Ier

Source : « Mikhail Koutouzov », Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

Entre le 19 novembre et le début de décembre, arrivèrent les 26e, 27e, 28e bulletins. Ils  révélaient que les ultimes troupes laissées à Moscou s’en étaient retirée et qu’on avait livré le 24 octobre une bataille victorieuse à Malo-Jaroslavetz. Officiellement, l’armée allait s’installer vers Smolensk ou Vitebck. Avec ces dernières nouvelles de la Grande Armée, les préfets montrèrent dans leurs correspondances que le dévouement à l’Empereur et à la campagne de Russie étaient intactes :

« Monseigneur. J’ai la satisfaction d’annoncer à votre excellence que les inquiétudes, qu’avait généralement fait naître, dans mon département, la publication du 25e bulletin de la Grande Armée, se sont calmées à la réception des 26e et 27e bulletins. Je me suis empressé d’en ordonner la réimpression et l’envoie dans toutes les communes de mon territoire. La publication que Messieurs les maires se sont hâtés d’en faire a rassurée la sécurité dans tous les cœurs »[10].

« Esprit public : Toute les circonstances dans lesquelles l’esprit public peut se manifester, concourent à nous prouver combien il est bon. […] Les nouvelles du succès de notre armée, celle de la santé de notre Auguste Souverain, au milieu des fatigues auxquelles Sa Majesté se livre pour la prospérité de l’Empire ont été accueillies avec les sentiments de la satisfaction la plus grande et la mieux sentie »[11].

« La publication du 26e bulletin que j’ai fait réimprimer avec la plus grande célérité, pour l’envoyer dans toutes les communes, a faire à ces pénibles impressions une satisfaction générale : on avait besoin de recevoir des nouvelles sur la santé de Sa Majesté propos mettre en doute, et pour la confrontation la quelle des sujets souveraine avec leur vie. Aujourd’hui toute inquiétude est dissipée ; et sans doute la fréquence des bulletins ultérieurs de la Grande Armée ne plus aux mal attentionnés ou aux oisifs irréfutés de répandre des bruits alarmants et des conjonctures, qui être accueillis par la très grande majorité des habitants pour leur cœur, animé de l’amour la plus tendre et de dévouement la plus certain pour notre Auguste Empereur »[12].

Vingt jours plus tard, lorsque la Grande Armée parvint devant la Bérésina, le fleuve n’était pas gelé mais charriait des blocs de glace. Puisqu’on ne tenait aucun point de passage sur le cours d’eau, il fallut hâtivement, et dans les pires conditions, établir des ponts. Napoléon parvint à tromper les Russes sur le lieu de franchissement choisi, mais il n’en fallut pas moins combattre les 27 et 28 novembre afin d’assurer l’écoulement des troupes encore disponibles. On venait d’échapper à l’encerclement, mais en décembre la température tomba à moins 25 degrés.

Le 28e bulletin annonçait que la neige avait commencé de tomber le 7 novembre et révélait que depuis, en quatre jours, 3 000 chevaux avaient succombé. Les choses prenaient mauvaise allure et le trouble de l’opinion publique ne pouvait que redoubler. On commençait à percevoir l’état dramatique de la Grande Armée, perdue dans l’immensité du territoire russe. Avec la disparition des chevaux, on savait que ces facultés d’éclairer, de rompre l’adversaire, de protéger les flancs de l’infanterie, de transporter les fourgons, les vivres et l’artillerie diminuaient. Ces funestes pressentiments s’insinuaient dans les esprits, mais rien ne transparaît ouvertement, qui aurait mis en alerte les administrations du régime :

« Lyon – Rapport du commissaire général, le 15 décembre 1812 : L’esprit public a paru bon depuis le 28e bulletin ; des bruits inquiétants circulaient auparavant ; ils ont cessé »[13].

Pourtant, certains administrateurs pressentent déjà que l’opinion publique se scinde en deux axes. Le préfet du département de la Creuse, Camus Dumartroy, au ministre de l’Intérieur, remarque :

« Actuellement les deux nouvelles qui obtiennent le plus de créance sont le retour de l’Empereur et la levée prochaine de la conscription de 1814. Le premier de ces bruits excite à la fois la crainte et la joie. On pense que priver de son chef, l’armée aura perdu sa plus grande force, on se réjouit de voir Sa Majesté échappée à tant de fatigue et de dangers. Le second cause une tristesse universelle »[14].

Le choc énorme de l’opinion publique, vint avec le 29e bulletin. Celui si fut écrit à  Molodetchna, le 3 décembre 1812. Il fut apporté par Anatole de Montesquiou, aide de camps de l’Empereur, et publié en France à partir du 16 décembre. Alors que « Napoléon professait qu’il fallait cacher la vérité défavorable à la France et qu’il était d’un mauvais citoyen de la dire »[15], le 29e bulletin de la Grande Armée ne cachait d’aucune manière l’immensité du désastre. Il révélait en effet que l’armée avait battu en retraite durant cinquante jours, dont une bonne partie dans des conditions climatiques épouvantables et sous le harcèlement incessant des Cosaques[16], ces « taons de neige »[17], qui fondaient sur l’arrière-garde, encombrée de civils et de soldats perdus :

« Le froid qui avait commencé le 7 [novembre], s’accrût subitement, et du 14 au 15 et au 16 le thermomètre marqua 16 et 18 degrés au dessous de la glace. Les chemins furent couverts de verglas ; les chevaux de cavalerie, d’artillerie, de train, périssaient toutes les nuits, non par centaines mais par milliers, surtout les chevaux de France et d’Allemagne. Pus de trente mille chevaux périrent en peu de jours ; notre cavalerie se trouva toute à pied ; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans attelages. Il fallut abandonner et détruire une bonne partie de nos pièces, de nos munitions de guerre et de bouche. […] L’ennemi, qui voyait sur les chemins les traces e cette affreuse calamité qui frappait l’armée française, chercha à en profiter. Il enveloppait toutes les colonnes par ses cosaques, qui enlevaient, comme les Arabes dans les déserts, les trains et les voitures qui s’écartaient. Cette misérable cavalerie, qui ne fait que du bruit et n’est pas capable d’enfoncer une compagnie de voltigeurs, se rendit redoutable à la faveur des circonstances ». Ces épreuves étaient maintenant surmontée, laissait-on entendre. L’armée s’acheminait vers Wilna et commençait à être rééquipée, mais elle était « horriblement fatiguée » et avait besoin de « rétablir sa discipline ».

Les cuirassiers de la Moskowa

Source : « Les cuirassiers de la Moskowa », Uniformes de l’armée française (1789-1906), Musée de la Grande Guerre du pays de Meaux.

Le 29e bulletin ne se contenait pas que des traits catastrophiques : La bravoure de l’arrière-garde commandée par Ney y était mise en valeur, tandis que du passage de la Bérézina, on ne retenait que la performance militaire, en évitant de décrire l’effroyable cohue qui avait marqué les dernières heures de la traversée du fleuve sur des ponts de fortune et sans rien dire des milliers de traînards restés aux mains des Russes. Pour rassurer un peu, on n’hésitait pas à recourir au mensonge en affirmant que jamais la garde impériale n’avait dû être engagée.

Chose très surprenante à l’époque, les autorités ne  tentèrent guère de cacher les informations contenues dans le 29e Bulletin. A Strasbourg, le préfet le fît même traduire en langue allemande :

« Au moment où il a été connu par la gazette de Strasbourg, on s’est hâté de les faire réimprimer dans les deux langues, chose que l’on n’avait point faite pour les vingt-quatre premiers bulletins, on en a colporté et répandu les exemplaires avec une affectation indécente, sans épargnes les commentaires sur la perte de quelques bagages et sur la marche rétrograde de nos troupes »[18].

L’opinion publique fût fortement marquée par cette annonce du désastre. Jacques Jourquin nota dans son carnet, une similarité avec les bulletins précédents comme ceux d’Eylau et d’Essling : « Le 29e bulletin de Mallodeozeno, bulletin aussi vrai, mais autrement terrible que ceux des batailles d’Eylau et d’Essling »[19]. Villemain parla « d’indignation », Pontécoulant de « consternation »[20]. La maréchale Oudinot, quant à elle, dira de ce bulletin qu’il « venait de foudroyer la France »[21]. Ces termes négatifs reviennent sous toutes les plumes des correspondances :

« Rien ne pourra jamais se comparer à la consternation produite par la publication du 29e bulletin. Chacun, frappé au cœur par un événement inouï dans les annales du monde civilisé, sentit que les suites en devaient être incalculables »[22].

« Le tableau déchirant du 29e bulletin a produit une consternation réelle »[23].

« La publication du 29e bulletin avait porté la consternation et deuil dans mon  département »[24].

« Le 29e bulletin avait répandu dans les âmes une teinte de tristesse et d’inquiétude générale, inspirée surtout par le sentiment qui attache tous les français à leur auguste Empereur et à tout ce qui concerne les armées »[25].

« Monseigneur. Depuis le 19 novembre, date de ma lettre jusqu’à ces jours derniers, il n’était parvenu à ma connaissance aucun bruit digne de vous l’être rapporté. Ce qu’on avait lu dans le 28e bulletin sur la situation de la Grande Armée en absence de nouvelles publiques et en particulier des opérations ultérieures avaient donné de l’inquiétude. […] Mais le tableau déchirant qu’est venu le 29e bulletin a produis une consternation réelle. […] Enfin on a informé qu’une nouvelle armée qu’on pourrait conduire en Russie y aurait le même que la première, que ce peuple est inexpugnable chez lui ; que la tactique attirer pour envelopper la plupart de sinon tout, ont prit leur source dans la ville de Lyon d’où les nouvelles deviennent toujours ici celle qui nous viennent de Paris. […] Il est naturel que les pertes d’une armée aussi nationale que la notre soient vivement senties dans les classes du peuple. L’admiration et la confiance effaceront bientôt ce premier moment d’inquiétude »[26].

« Le 29e Bulletin a causé une douleur vive en générale, mais il a en même temps, rassuré entièrement sur le seul point d’inquiétude véritable qui affectait quelques esprits, l’existence et la bonne santé de l’Empereur. Chacun se disait, les malheurs dont le bulletin nous présente le pénible tableau, sont bien affligeants, mais l’Empereur et son génie nous sont conservés et ces malheurs seront bientôt réparés »[27].

« Le 29e bulletin a atterré tout le monde ; on a vu d’abord le mal tel qu’il était annoncé avec un ton de franchises qui a persuadé. Les détails qu’on a appris depuis ont beaucoup augmenté la peine qu’on avait ressentie, et chacun inquiet pour ses parents, ses amis, ses connaissances, a chercher à apprendre des détails qui malheureusement ont été généralement peu satisfaisant ou même affligeant. […] On a jugé que le mal devait être bien grand puisque l’Empereur quittait son armée avant qu’elle ne fût en sûreté »[28].

« Lorsque je fus reposé, je repris mon service d’inspection en parcourant le pays de Gênes et d’autres départements transalpins pendant l’hiver 1812-1813. Ce fut peu après mon arrivée de ma grande course que nous parvint le 29e bulletin apprenant la terrifiante nouvelle des catastrophes de notre armée de Russie »[29].

Selon le regard de la police, qui se souciait surtout de l’ordre public, le 29e bulletin ne provoqua aucun changement d’attitude telle que le note le commissaire général de Lyon : « 29 décembre 1812 : Le 29e bulletin n’a fait aucune impression à Lyon »[30]. Les autorités tentaient de se rassurer et de rassurer le gouvernement, alors que chaque jour ou presque, les mécontentements s’exprimaient de ville en ville, de village en village. Pour les adversaires au régime, l’arrivée du 29e bulletin étaient un événement prometteur. Apercevant ce fait comme une lueur d’espérance, nombre de nostalgiques de la République rêvaient d’un nouveau soulèvement populaire. Il faut dire que la génération de la Révolution était toujours une réalité. En 1812, Robespierre aurait eu 54 ans, Danton 53 ans et Desmoulins 52 ans. Une minorité de républicains essayèrent de dresser l’opinion publique du Midi contre l’Empire. Le républicain Lucien Jaume écrira :

« La France courait le risque d’être envahie et même démembrée. Pour prévenir ce malheur, on avait besoin de la réunion de tous les partis, de l’énergie de tous les républicains et d’une nouvelle constitution »[31].

A Moret, un placard jacobin[32]. fût découvert :

« Seine-et-Marne – On a affiché sur les murs de la maison commune de Moret un placard injurieux pour Sa Majesté (style anarchiste). On soupçonne le tourneur Paupardin ; il est arrêté et mis au secret à Fontainebleau ; on va le faire juger et, s’il est acquitté, on le retiendra par mesure administrative »[33].

Toutes les fidélités commençaient à vaciller. Le marquis Bruno Boisgelin lança, un jour, dans un entretien le nom du seul sauveur : « Le pays ne peut se sauver que par la sagesse de Monsieur de Talleyrand ». L’entourage de Talleyrand était en effet fort malveillant à la politique de l’Empereur[34] : les dames de Laval, de Vaudémont, de Luynes, de Canisy et au premier rang, la jeune femme d’Edmond de Périgord, devenue nièce de Talleyrand, qui, Russe depuis peu francisée, était résolument hostile à Napoléon[35]. Madame de Coigny ne dissimule également pas du contentement qu’elle éprouvait elle-même à la pensée que « l’indignation du moment faisait croire à la chute du despote »[36].

Les Français ne craignent guère un déferlement des armées russes. Caulaincourt, recevant des informations sur l’état de l’opinion publique, écrivit :

« On ne croyait pas, qu’il dût encore y avoir de batailles. On se figurait les Russes comme hors d’état d’en donner. Cette opinion rendait les inquiétudes moins vives »[37].

Méjan, un haut fonctionnaire notera dans l’une de ces lettres :

« Vous aurez lu le 29e Bulletin. Que dites-vous de cette noble franchise ? Un souverain qui parle ainsi à sa nation ne donne pas seulement une grande idée de son caractère, mais une telle idée de sa force, qu’il faudrait que les Russes fussent plus que fous s’ils tentaient les chances d’une nouvelle campagne »[38].

Si elle passait le Niémen, l’armée régulière russe de Koutouzov, disposant encore de plus de 100 000 combattants, allait s’heurter aux Polonais. L’arrivée des Cosaques aurait suffit à soulever le grand duché de Varsovie. Les Polonais aurait recueillit l’armée française en retraite qui, bien pourvue de vivres et de vêtements, ressusciterait. Aussi bien cette Grande Armée se fortifierait-elle du fait qu’elle se repliait sur ses renforts, tandis que les Russes s’éloigneraient des leurs. La Pologne accompagnerait sans doute cette résistance par une levée en masse et, alors, Napoléon saurait l’en récompenser : Il en ferait « un grand État », et lui donnerait « un bon roi »[39]. On pensait à l’éventualité de Jérôme Bonaparte pour ce poste :

« Au commencement de la campagne, Napoléon confia 60 000 hommes à son jeune frère Jérôme. On a présumé, et il y a lieu de croire, que l’intention de l’Empereur, si la campagne avait une issue heureuse, était de rétablir le royaume de Pologne et d’en créer roi »[40].

Néanmoins, cette conception optimisme n’adhère pas à toutes les consciences. Les alliés de Napoléon allaient-ils demeurer loyaux ? Certains redoutaient une avancée des hordes russes sur l’Europe, grâce à  l’intermédiaire d’un soulèvement de la Prusse. La trahison du gouvernement de Berlin en 1806 était restée vivace dans les mémoires. On imaginait les soldats de la Grande Armée pris en tenaille entre une population prussienne révoltée et les armées russes[41]. On frémissait d’une éventuelle capture de l’Empereur[42]. Des rumeurs naissaient à peu près partout sur le territoire. On pensait que Napoléon avait sous-estimé les problèmes d’approvisionnements ou encore que le tsar Alexandre Ier l’avait leurré en lui faisant entrevoir la possibilité de négociations pour le retenir à Moscou. On le gratifiait d’avoir les doigts gelés (peut-être une sorte de matérialisation symbolique du désastre), qu’il avait été mis personnellement en danger par l’ennemi (et sur ce dernier point on n’avait pas entièrement tort)[43], qu’il avait été empoisonné ou qu’il n’était plus capable d’assumer ces fonctions. Le 19 décembre, le préfet du département d’Ille-et-Vilaine écrit ainsi :

« Voici ce que débitent aujourd’hui nos nouvellistes : L’Empereur a été empoisonné à Moscou, les médecins ont sauvés sa vie, mais le moral a été tellement affecté qu’il est désormais incapable de gouverner. Il y a un conseil de régence composé du Roi de Naples, du vice-roi d’Italie et du Prince de Neufchâtel. De grandes mesures financières vont être prises »[44].

A cet effet, le 29e bulletin s’achevait par cette phrase : « La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure ». Un mois après l’affaire Malet, cette précision était sans doute jugée utile. Qu’il « se portât bien », c’était l’assurance que le désastre serait vite réparé. Pour éviter tout phénomène d’émulation de l’opinion publique face à l’augmentation de ces rumeurs, Napoléon avait prévu de rentrer le plus tôt possible en France. La Nation qu’il gouvernait aurait compris son départ précipité. Il aurait quitté son armée, comme il avait fait en Égypte à la suite de son triomphe sur les Turc à Aboukir. L’Empereur resta persuadé que, par sa seule présence à Paris, deux jours après la publication du 29e bulletin, il réussirait à annihiler tout les esprits négatifs et se placer de nouveau comme le Sauveur :

« Il vaut mieux qu’on sache ces détails par moi que par des lettres particulières et que les détails atténuent ensuite l’effet des désastres […] Nos désastres feront une grande sensation, mais mon arrivée en balancera les fâcheux effets »[45].

Durant son trajet de retour, Napoléon intercepta tous les courriers à son adresse de France, à destination de la Russie. Caulaincourt nous signale qu’il «  parcourait les pages plutôt qu’il ne les lisait, afin d’avoir une idée sur tout » et qu’il sembla « fort content de l’esprit public ».

L'exploit de la batterie du colonel Nikitin à la bataille de Krasnoye

Source : « L’exploit de la batterie du colonel Nikitin à la bataille de Krasnoye », M.O. Mikeshin, 1854, huile sur toile, Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

L’armée française traversant la Berezina

Source : « L’armée française traversant la Berezina », artiste inconnu, d’après l’original de P. Hess, 1840, huile sur toile, Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

Le retour de Napoléon de la campagne de Russie

Source : « Le retour de Napoléon de la campagne de Russie », A. Nortel, milieu du XIXe siècle, huile sur toile, Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.


Notes :

[1] Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène, 13 novembre 1812, Lettres du prince Eugène à la reine Hortense, tome II. 1807-1824, Archives Nationales, 400AP/28, p. 345.

[2] Journal de l’Empire du 16 décembre 1812.

[3] Extrait de la lettre du préfet du département du Morbihan (Louis-Joseph-Victor Jullien) au ministre de l’Intérieur, en réponse à celle datée du 12 novembre 1812, Vannes, 21 novembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Morbihan/12.

[4] Extrait de la lettre du préfet du département du Haut-Rhin (Félix Desportes) au ministre de l’Intérieur, Colmar, 21 novembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Haut-Rhin/11.

[5] Extrait de la lettre du préfet du département de l’Aube (Charles-Ambroise de Caffarelli du Falga)  au ministre de l’Intérieur, Troyes, 17 décembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Aube/8.

[6] Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène, 13 novembre 1812, Lettres du prince Eugène à la reine Hortense. II. 1807-1824, Archives Nationales, 400AP/28, p. 345.

[7] Journal de l’Empire du 30 octobre 1812. La Bourse connaîtra de nombreuses fluctuations durant la campagne de Russie en raison de l’activité rumorale et de ces pressions sur l’augmentation ou la diminution des demandes de conversions. Le fléchissement des cours était également du à la vente d’inscriptions par des petits rentiers lors de chaque publication du bulletin de la Grande Armée (Lettre de Savary à Napoléon du 14 novembre 1812) – Nous verrons à ce sujet, Patrick FACON, Renée GRIMAUD et François PERNONT, La France sous l’Empire, Évreux, éd. Atlas, collection La glorieuse épopée de Napoléon, 2004, p. 21.

[8] « A Paris, tout le monde avait des cartes de Russie sur lesquelles on pointait avec des épingles les lieux cités dans les bulletins. Il n’y avait guère de salons, dans toutes les classes de la société, où l’on ne recherchât avec avidité des nouvelles d’une armée dans laquelle chacun avait un frère, un fils ou un ami. », Anne-Jean-Marie-René SAVARY (1774-1833), Mémoires du Duc de Rovigo pour servir à l’histoire de l’Empereur Napoléon, publié par Colburn, 1828, tome IV, p. 130.

[9] D’après les chercheurs, l’enchaînement de deux gigantesques éruptions volcaniques explique que la décennie 1810-1819 ait été l’une des plus froides de ces 500 dernières années. Des traces ont été retrouvée dans les glaces du Groenland et de l’Antarctique par Jihon ColeDai (université du Dakota du Sud). Cette eruption, non documentée jusqu’à présent, aurait eu lieu en 1809 quelque part au niveau des tropiques. Elle aurait ainsi précédé celle du volcan Tambora (Indonésie) en 1815, qui a projeté 100 millions de tonnes de soufre dans la stratosphère et fait de 1816 une « année sans été ».

[10] Extrait de la lettre du préfet du département de l’Allier (François Pougeard du Limbert) au ministre de l’Intérieur, Moulins, 29 novembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Allier/9.

[11] Extrait du « Compte de la situation politique et morale du département du Vaucluse pendant le 3eme trimestre de 1812 », envoyé par le préfet (Carl-Gérard Hultmann) au ministre de l’Intérieur, Avignon, 6 novembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Vaucluse/6.

[12] Extrait de la lettre du préfet du département du Loiret (Jean Pieyre) au ministre de l’Intérieur, Orléans, le 18 novembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Loiret/11.

[13] Extrait du bulletin de Savary adressé à l’Empereur du dimanche 20 et lundi 21 décembre 1812, Archives Nationales, AF IV 1524.

[14] Extrait de la lettre du préfet du département de la Creuse (Camus Dumartroy) au ministre de l’Intérieur, Guéret, 25 novembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Creuse/9.

[15] Henri BEYLE (1783-1842), Mélanges intimes, Paris, éd. Le Divan, 1936.

[16] Quinze régiments de « Cosaques montés petits-russiers », comptant chacun quatre escadrons, avaient été constitués par décision impériale du 18 juillet 1812. Fort de 20 000 hommes, ils étaient commandés par l’hetman Matveï Ivanovitch Platov (1751-1818). – Nous verrons à ce sujet, Iaroslav LEBEDYNSKY (1960-), Les Cosaques, une société guerrière entre libertés et pouvoirs – Ukraine, 1490-1790, Paris, éd. Errance, 2004.

[17] L’expression « taon de neige » provient de François-René DE CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe, 1819, p. 108.

[18] Extrait de la lettre du préfet du département du Haut-Rhin (Félix Desportes) au ministre de l’Intérieur, Colmar, 21 novembre 1812. Ce même texte fut repris dans la lettre du préfet au ministre des Relations extérieures, Paris, 29 novembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Haut-Rhin/11.

[19] Jacques JOURQUIN (1935-), Souvenirs et biographie du commandant Parquin, Paris, éd. Tallandier, 2003, p. 299.

[20] Louis-Gustave DOULCET DE PONTECOULANT (1764-1853), Souvenirs historiques et parlementaires du comte de Pontécoulant, ancien pair de France, extraits de ses papiers et de sa correspondance, Paris, 1861-65, tome III, p. 145.

[21] Gaston STIEGLER (1915-), Récits de guerre et de foyer : le maréchal Oudinot, duc de Reggio : d’après les souvenirs inédits de la maréchale, Paris, 1894, p. 255.

[22] Victorine DE CHASTENAY (1771-1855), Mémoires de Madame de Chastenay, 1771-1815, publiés par A. Roserot, Paris, éd. Plon et Nourrit, 1896, chapitre 39, p. 471-478.

[23] Extrait de la lettre du préfet du département du Haut-Rhin (Félix Desportes) au ministre de l’Intérieur, Colmar, 23 décembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Haut-Rhin/11.

[24] Extrait de la lettre du préfet du département de l’Allier (François Pougeard du Limbert) au ministre de l’Intérieur, Moulins, 23 décembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Allier/9. Le même jour, la phrase est reprise à l’identique dans la lettre du préfet du département de l’Ain (Léonard Philippe Rivet) au ministre de l’Intérieur, Archives Nationales, F1/cIII/Ain/8.

[25] Extrait de la lettre du préfet du département du Loiret (Jean Pieyre) au ministre de l’Intérieur, Orléans, 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Loiret/11.

[26] Extrait de la lettre du préfet du département de l’Ain (Léonard Philippe Rivet) au ministre de l’Intérieur, 23 décembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Ain/8.

[27] Extrait de la lettre du secrétaire particulier de la Police du département de l’Indre au ministre de l’Intérieur, Châteauroux, 7 janvier 1813, Archives Nationales,  F1/cIII/Indre/7.

[28] Extrait de la lettre du préfet du département de l’Aube (Charles-Ambroise de Caffarelli du Falga) au ministre de l’Intérieur, Troyes, 28 janvier 1813, Archives Nationales, F1/cIII/Aube/8.

[29] César LAVIROTTE (1773-1859), Mémoires d’un inspecteur des finances, officier de la République et de l’Empire, 1773-1859, éd. et notes de P.-F. Pinaud. César Lavirotte devient en 1811, grâce à ses relations maçonniques, vérificateur des comptes. Il entre à l’Inspection générale du Trésor et conduit un convoi d’or d’Italie en Pologne. En 1813, il sera nommé sous-inspecteur de 2e classe.

[30] Extrait du bulletin de Savary adressé à l’Empereur du dimanche 3 et lundi 4 janvier 1813, Archives Nationales, AF IV 1525.

[31] Antoine-Claire THIBAUDEAU (1765-1854), Mémoires, Paris, éd. Plon, troisième éd. 1913, chapitre 19, p. 339. Thibaudeau sera d’une certaine manière complice en pensée de ces républicains. Lorsqu’il lut le 29e bulletin à Marseille, il conçut immédiatement la pensée que jamais l’Empereur ne se relèverait du coup et que la France était perdue : « Voilà dis-je, mes pressentiments réalisés sur cette campagne ! Elle sera fatale à l’Empire, funeste à la France ».

[32] Le terme « anarchiste » renvoit dans le language de l’époque à celui de « jacobin ». Nous verrons à ce sujet, Alphonse AULARD (1849-1928), « Les derniers jacobins » dans La Révolution française, 1894, p. 385-407.

[33] Extrait du bulletin de Savary adressé à l’Empereur du vendredi 19 juin 1812, Archives Nationales, AF IV 1523.

[34] Talleyrand avait nottament confié au tsar Alexandre Ier lors d’une rencontre à Erfurt que la France était lassée et qu’il était possible de séparer la cause de la Nation de celle de l’insatiable Empereur. Cette thèse avait déjà été avancée par Joseph de Maistre, alors fort écouté à Pétersbourg.

[35] Émile DARD (1871-1947), Napoléon et Talleyrand, Paris, éd. Plon, 1935 (rééd. en 1947), p. 282.

[36] Aimée DE FRANQUETOT DE COIGNY (1769-1820), Mémoires, introduction et notes par Etienne Lamy, Paris, éd.  Calmann-Lévy, 1902, p. 212.

[37] Armand-Augustin-Louis DE CAULAINCOURT (1773-1827), Mémoires du général Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l’Empereur, introduction et notes de Jean Hanoteau, Paris, 1933, tome II, p. 344.

[38] Lettre de Méjan, 6 janvier 1813, Miscellanea napoleonica, d’Alberto Lumbroso, série II, p. 130.

[39] Louis MADELIN (1871-1956), L’écroulement du Grand Empire, Histoire du Consulat et de l’Empire, Paris, éd. Robert Laffont, 2003, tome III, La catastrophe de Russie, chapitre 17, « L’opinion pendant la campagne », p. 1015-1027. Nous verrons au sujet du soutien du peuple Polonais (promesses de levée de troupes, comme celles de 1807), Antoine Flavien Augustin PION DES LOCHES (1770-1819), Mes campagnes, notes et correspondance du colonel d’artillerie Pion des Loches, mises en ordre et publiées par Maurice Chipon, Paris, 1889.

[40] Albert DU CASSE (1813-1893), Supplément à la correspondance de Napoléon Ier, lettres curieuses omises par le comité de publication, Paris, éd. Dentu, 1887.

[41] Louis MADELIN (1871-1956), L’écroulement du Grand Empire, Histoire du Consulat et de l’Empire, Paris, éd. Robert Laffont, 2003, tome XIII, p. 87-88.

[42] Cette hypothèse traverse également l’esprit de Napoléon. Il en plaisanta avec Caulaincourt : s’il était arrêté lors de son passage en Prusse, il serait probablement livré à l’Angleterre et exposé sur une place dans une cage de fer. Toutefois, hypothèse probable ou non, il préféra traverser la Prusse caché sous le nom de son compagnon de fuite, François-René DE CHATEAUBRIAND (1768-1848), Napoléon  raconté par Chateaubriand, Paris, éd. Flammarion, 1904, p. 244.

[43] Le 25 octobre 1812, en reconnaissance avancée près de Malo-Jaroslavetz, Napoléon fut surpris par un parti de cosaques. La rencontre s’acheva sans dommage pour lui mais son escorte dut mettre sabre au clair.

[44] Extrait de la lettre du préfet du département d’Ille-et-Vilaine au ministre de l’Intérieur, Rennes, 19 décembre 1812, réceptionnée le 14 janvier 1813, Archives Nationales, F1/cIII/Ille-et-Vilaine/11.

[45] Armand-Augustin-Louis DE CAULAINCOURT (1773-1827), Mémoires du général Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l’Empereur, introduction et notes de Jean Hanoteau, Paris, 1933, tome II, p. 193. Il eût d’ailleurs été impossible d’occulter la vérité sur le désastre. En outre, si Napoléon ne cherchait pas vraiment à cacher l’état de ses forces, c’est probablement qu’il comptait déjà justifier ainsi les nouveaux efforts que la Nation aurait à fournir.

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A propos Bertrand Minisclou

Ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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