FIERTÉ ET ORGUEIL D’UN RÉGIME VICTORIEUX

Le 15e bulletin annonça la chute de la ville de Smolensk, le 11 septembre 1812. Le document de la propagande officielle devait conforter l’opinion publique, que la Grande Armée venait de porter un coup au moral des armées russes :

« La prise de Smolensk paraît avoir fait un fâcheux effet sur l’esprit des Russes »[1].

Le bulletin nous offre même une description presque romantique de l’incendie de la ville par les Russes :

« Au milieu d’une belle nuit d’août, Smolensk offrait aux Français le spectacle qu’offre aux habitants de Naples une éruption de Vésuve »[2].

De plus, malgré des descriptions dramatiques de la bataille, le bulletin alterne ces points de vue avec des affirmations sur la fertilité des terres avoisinantes. L’Empereur souhaitant rassurer les familles françaises sur la bonne santé des soldats de la Grande Armée.

« Smolensk peut être considérée comme une des belles villes de la Russie. Sans les circonstances de la guerre qui y ont mis le feu, ce qui a consumé d’immenses magasins de marchandises coloniales et de denrées de toute espèce, cette ville eût été d’une grande ressource pour l’armée : même dans l’état où elle se trouve, elle sera de la plus grande utilité, sous le point de vue militaire. Il reste de grandes maisons qui offrent de beaux emplacements pour les hôpitaux. La province de Smolensk est très-fertile et très-belle, et fournira de grandes ressources pour les subsistances et les fourrages »[3].

Près de Smolensk le 18 août 1812

Source : « Près de Smolensk le 18 août 1812 », extrait du « Voyage pittoresque et militaire de Wittenberg en Prusse jusqu’a Moscou fait en 1812, pris sur la terrain même et lithographé » de Albrecht Adam (1786-1862), publié à Munich de 1827-1833, Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

Bataille de Smolensk

Source : « La bataille de Smolensk », Alexander Averyanov, 1995, huile sur toile, Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

Le Kremlin, une forteresse urbaine

Vue de la place Rouge avec, au fond, la cathédrale Basile-le-Bienheureux, tableau attribué à l’atelier d’Alexeiev, 1800. Musée historique d’État, Moscou.

Entrée de l’armée française à Moscou

Source : Entrée de l’armée française à Moscou, 14 septembre 1812, Bovinet, 1810-1820, Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

Le 18e bulletin rendit compte de la bataille de Borodino (non loin de  la Moskova), livrée le 7 septembre 1812. La victoire alla aux Français au prix d’un effort titanesque : 60 000 coups de canons tirés par l’artillerie française, 800 Russes fait prisonniers, 40 000 à 50 000 Russes et quarante de leurs généraux furent mis hors de combat. Cette victoire ne pouvait que galvaniser les citoyens du Grand Empire. On l’annonça par des salves d’artillerie[4] et le bulletin fût imprimé en une seule journée à 35 000 exemplaires :

« Les troupes françaises se sont couvertes de gloire et ont montré leur grande supériorité sur les troupes russes »[5].

Mais cependant, le bulletin ne s’aventurait guère sur la description des hostilités, qui furent la cause selon le bulletin de la perte de 10 000 Français[6]. Ce fait n’était pas sans susciter un chavirement des cœurs, à l’idée du deuil des familles :

« Bien avant les nouvelles officielles, on avait su cette bataille horriblement meurtrière, et on l’avait su avec toutes les exagérations ordinaires, si bien, qu’on avait préparé plusieurs femmes à la mort de leur mari ou de leur fils »[7].

« Ce bulletin froid et rempli de réticences est loin de donner une idée de la bataille de la Moskowa, et surtout des affreux massacres à la grande redoute : quatre-vingt mille hommes furent mis hors de combat ; trente mille d’entre eux appartenaient à la France »[8].

Le nombre des officiers tués avait dépassé, de beaucoup, toutes les précédentes batailles. Les officiers blessés, rentrant confirmant, selon les mots de la comtesse Elie de Périgord ce « sinistre impact »[9]. Le monde de la Cour impériale était en deuil. Madame de Rémusat, même rassurée sur les parents et amis réchappés, en gardait le cœur serré : « Tout le monde croyait avoir à pleurer quelqu’un »[10].

Le 14 septembre 1812, la Grande Armée entra dans Moscou. Les Français apprenaient la nouvelle par le 19e bulletin, la fierté s’empara de la population. Chacun était touché du prestige apporté par la prise de Moscou :

« L’esprit public n’a point été altéré par la guerre. […] Le triomphe de Sa Majesté l’Empereur et l’entrée de la Grande Armée à Moscou ont marqué d’enthousiasme dans tout le département. Les mémorables exploits, il n’est pas un citoyen qui ne sente fier d’être français et de vivre sous l’Empire glorieux de Napoléon »[11].

Pour certains Français, c’est la fin de la guerre et le commencement de la paix. Napoléon, en prenant les remparts en brique rouge du Kremlin, dresse un mur de protection pour la civilisation européenne.

« Les victoires que nos armées ont remportées sur les Russes et qui ont été couronnées par l’occupation de l’ancienne capitale de la Moscovie ont sonné un nouveau développement de l’esprit public. Les sentiments, l’admiration, la fierté, l’amour et le dévouement les plus vrais se sont manifestés au plus haut degré pour le monarque non moins grand que généreux, qui élève une barrière désormais insurmontable entre la Barbarie et la Civilisation, et devient le bienfaiteur de tous les peuples de l’Europe »[12].

Afin d’assurer aux Français que la Grande Armée ne connaît aucun manque de provisions, le 19e bulletin abonde d’adjectifs positifs :

« La ville de Moscou est aussi grande que Paris. C’est une ville extrêmement riche, remplie des palais de tous les principaux de l’Empire. […] Nous y avions trouvé des ressources considérables de toute espèce »[13]. « Moscou est l’entrepôt de l’Asie et de l’Europe »[14].

Quelques jours plus tard, on apprit dans l’Empire français que Moscou était en proie aux flammes. Le 20e bulletin ne cachait en rien du thème de l’incendie. La véracité des informations données n’était pas incontestable. Les autorités mettaient en accusation la folie des incendiaires et la responsabilité du comte Rostoptchine, gouverneur de la ville :

« Lorsqu’on a tout vu dans la main des Français, on a conçu l’horrible projet de brûler cette première capitale, cette ville sainte, centre de l’Empire, et l’on a réduit 200 000 bons habitants à la mendicité. C’est le crime de Rostopchin[15], exécuté par des scélérats délivrés des prisons »[16]. « Moscou est une des plus belles et des plus riches villes du monde, n’existe plus »[17]. « Les trois quarts de la ville sont brûlés, entre autres le beau palais de Catherine, entièrement meublé à neuf »[18]. « Les manufactures commençaient à fleurir à Moscou ; elles sont détruites. L’incendie de cette capitale retarde la Russie de cent ans »[19]. « Des églises, il y en avait 1 600 ; des palais plus de 1 000 ; d’immenses magasins ; presque tout a été consumé. On a préservé le Kremlin »[20].

Les Français à Moscou

Source : « Les Français à Moscou », artiste inconnu, Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

Les Français à Moscou

Source : Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.

L’incendie de Moscou le 15 septembre 1812

Source : « L’incendie de Moscou le 15 septembre 1812 », Johenn Lorenz Rugendas (1775-1826), 1813, Augsbourg, épreuve sur vélin, coloriée à l’époque, Musée de la Guerre Patriotique de 1812, Moscou.


Notes :

[1] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Quinzième bulletin de la Grande Armée, Slawkovo, 27 août 1812.

[2] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Treizième bulletin de la Grande Armée, Smolensk, 21 août 1812, p. 173.

[3] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Quatorzième bulletin de la Grande Armée, Smolensk, 23 août 1812, p. 189.

[4] Lettre de Talleyrand à Caulaincourt du 4 décembre 1812, extraite de Jean HANOTEAU, Lettres de Talleyrand à Caulaincourt, Paris, éd. La Revue des Deux Mondes, 1935, p. 168.

[5] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Dix-huitième bulletin de la Grande Armée, Mojaïsk, 10 septembre 1812.

[6] La bataille de la Moskova du 7 septembre 1812, la plus meurtrière de toutes les batailles de l’Empire, a coûtée 30 000 hommes aux Français. – Nous verrons à ce sujet l’ouvrage d’Alfred FIERRO (1941-), André PALLUEL-GUILLARD (1940-) et Jean TULARD (1933-), Histoire et dictionnaire du Consulat et de l’Empire, Paris, éd. Robert Laffont, collection Bouquins, 1995, p. 973.

[7] La comtesse de Nansouty à son mari, 28 septembre 1812, Léon HENNET et Emmanuel MARTIN, Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812, publiées d’après les pièces communiquées par S. E. M. Goriaïnow (directeur des Archives de l’État et des Affaires Étrangères de Russie), annotation par Léon Hennet, introduction par Frédéric Masson, Paris, éd.  La Sabretache, 1913, p. 45.

[8] François-René DE CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe, Troisième partie, livre 21.

[9] Comtesse Elie de Périgord à son mari, 15 octobre 1812, Léon HENNET et Emmanuel MARTIN, Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812, publiées d’après les pièces communiquées par S. E. M. Goriaïnow (directeur des Archives de l’État et des Affaires Étrangères de Russie), annotation par Léon Hennet, introduction par Frédéric Masson, Paris, éd.  La Sabretache, 1913, p. 132.

[10] Claire-Elisabeth DE VERGENNES DE REMUSAT (1780-1821), 24 septembre 1812, Autographes Fabius.

[11] Extrait du « Compte de la situation politique et morale du département de la Charente pendant le 3eme trimestre de 1812 », envoyé par le préfet (François Boissy d’Anglas) au ministre de l’Intérieur, Angoulême, 10 novembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Charente/9.

[12] Extrait de la lettre du préfet du département du Tarn au ministre de l’Intérieur, Albi, 30 octobre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Tarn /6.

[13] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Dix-neuvième bulletin de la Grande Armée, Moscou, 16 septembre 1812, p. 231-232.

[14] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Vingtième bulletin de la Grande Armée, Moscou, 17 septembre 1812, p. 233.

[15] L’orthographe de ce nom est pareillement conforme aux sources.

[16] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Vingtième bulletin de la Grande Armée, Moscou, 17 septembre 1812, p. 233.

[17] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Vingtième bulletin de la Grande Armée, Moscou, 17 septembre 1812, p. 233.

[18] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Vingt-unième bulletin de la Grande Armée, Moscou, 20 septembre 1812, p. 263.

[19] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Vingt-unième bulletin de la Grande Armée, Moscou, 20 septembre 1812, p. 264.

[20] Pièces officielles et bulletins de la Grande Armée, Année 1812, Paris, De l’imprimerie de H. Agasse, Vingtième bulletin, Moscou, 17 septembre 1812, p. 233.

A propos Bertrand Minisclou

AMOA, ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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