L’AFFAIRE MALET, CONSÉQUENCE DES TENSIONS EN SOMMEIL

Dans la nuit du 22 au 23 octobre, Claude-François Malet annonce la mort de Napoléon, avec l’abbé Lafon. Revêtu de son uniforme de général de brigade, il se présente d’abord à la prison de la Force, et, par de faux ordres, en fait sortir les généraux Lahorie et Guidal ; il leur annonce que l’Empereur est mort le 7 octobre sous les murs de Moscou, que le Sénat a pris des mesures d’urgence via un sénatus-consulte[1]. Lahorie et Guidal le suivent. Ils se transportent devant la caserne de la garde de Paris (qui sera dissoute par la suite et incorporée au 134e régiment d’infanterie de ligne), qui obéit à ses ordres, suivie par la 10e cohorte de la garde nationale. Un détachement commandé par Lahorie se dirige sur l’hôtel du duc de Rovigo, ministre de la police, en surprend l’entrée, enlève le ministre et le conduit à la prison de la Force; un autre détachement s’empare du préfet de police et le met également en lieu de sûreté ; une troisième colonne marche sur l’hôtel de ville de Paris, et la troupe prend position sur la place de Grève, tandis que ses commandants se font remettre la clef du tocsin Saint-Jean, appellent le préfet Frochot, et font préparer, par ses soins, la salle que le gouvernement provisoire doit venir occuper. Malet se dirige ensuite sur le quartier général de la place Vendôme, qui lui offrait toutes les facilités pour jouer son rôle de commandant. Mais le général Hulin lui pose des questions avant d’accepter ses ordres. Le chef de bataillon Laborde, officier de la police militaire qui se trouvait là, le reconnaît, se jette sur lui, le désarme et le fait rentrer en prison.

Les généraux Malet, Guidal et Lahorie sont traduits le 29 octobre 1812 devant un conseil de guerre, constitué le 20. En ultime affront, à la question du président de la commission si ces derniers disposaient de complices, Malet répondra : « La France entière et vous-même, Monsieur le président, si j’avais réussi ». Le jour même, après un procès expéditif,  les généraux sont fusillés dans la plaine de Grenelle avec douze autres personnes, dont un Corse libéré de la prison de la Force et qui avait accepté de devenir préfet de la Seine, ainsi que le colonel Soulier, trop naïf commandant de la 10e cohorte. Plusieurs malheureux officiers que les chefs avaient entraînés furent condamnés avec eux.

« L’exécution du général Malet et de ses douze complices le 29 octobre 1812 », dessin de Jean Duplessis-Bertaux (1747-1819), 1812, Musée Carnavalet, Paris, France. Le 29 octobre 1812, dans la plaine de Grenelle, Malet est passé par les armes ainsi que les généraux Guidal et Victor Fanneau de Lahorie (parrain de Victor Hugo). L’auteur de ce dessin, Jean Duplessis-Bertaux, assista lui-même à l’exécution au cours de laquelle Malet se moqua des spectateurs perchés dans les arbres alors que Guidal ne s’effondra qu’à la troisième décharge.

« L’exécution du général Malet et de ses douze complices le 29 octobre 1812 », dessin de Jean Duplessis-Bertaux (1747-1819), 1812, Musée Carnavalet, Paris, France. Le 29 octobre 1812, dans la plaine de Grenelle, Malet est passé par les armes ainsi que les généraux Guidal et Victor Fanneau de Lahorie (parrain de Victor Hugo). L’auteur de ce dessin, Jean Duplessis-Bertaux, assista lui-même à l’exécution au cours de laquelle Malet se moqua des spectateurs perchés dans les arbres alors que Guidal ne s’effondra qu’à la troisième décharge.

A côté de son aspect rocambolesque, l’idée avait quelque chose de génial. Il s’agissait d’abattre l’Empereur sans le tuer, de profiter de son éloignement pour le remplacer, et surtout de tout miser sur la désaffection de la population à son endroit pour prouver qu’il a perdu tout crédit, donc toute légitimité dans l’opinion publique. Bref, il s’agissait d’une véritable machine infernale psychologique qui vise à détruire dans les esprits, l’idée que Napoléon serait irremplaçable.

Lorsque la nouvelle parût officiellement, l’opinion publique fût marquée de l’incrédulité de l’entreprise :

« Nantes – Esprit public : Un agent envoyé en mission dans les départements de l’Ouest a donné avis par plusieurs rapports successifs qu’on manifestait partout de vives inquiétudes sur Sa Majesté. Elles provenaient de ce qu’on avait répandu que Malet avait dit dans son interrogatoire qu’au moment où il le subissait l’Empereur devait être mort. La même inquiétude, causée par le même bruit, régnait à Nantes lorsque cet agent y est arrivé : il y avait 8 jours qu’on n’avait point de nouvelles de la Grande Armée, lorsqu’on a reçu celles des 26, 27 et 28 octobre qui ont rassuré. On a marqué généralement le meilleur esprit »[2].

« Votre excellence, dans sa lettre du 9 novembre dernier, demande d’être informée chaque mois des bruis politiques qui circulent. Je crois devoir l’entretenir de cet objet dans les premiers jours de décembre. Depuis ma dernière lettre, j’ai su qu’on avait craint que le complot de l’ex-général Malet ne se liant avec quelqu’entreprise faite en Russie, à la même époque, contre la personne de Sa Majesté, et qu’on disait que de pareilles craintes existaient à Paris. Ces discours ont été très peu répandus, les nouvelles de la Grande Armée les ont fait cesser sur le champ »[3].

« Rassurez les fidèles habitants de ce département : ils savent qu’il n’est pas au pouvoir de quelques factieux d’ébranler un Gouvernement fondé par la victoire, et maintenu par le génie et la sagesse. Veillez à ce que l’ordre public continue de régner ; calmez toutes les inquiétudes qui pourraient naître et si quelques agitateurs osaient se montrer dans ce département et cherchaient à attenter à l’heureuse tranquillité dont il jouit, qu’ils soient arrêtés sur-le-champ. Je compte sur votre vigilance et vos soins. Vous voudrez bien me rendre compte, au besoin, par un messager extraordinaire, de tout ce qui pourrait se passer concernant cet objet »[4].

« L’événement du 23 et la tentative insensée de quelques criminels de l’État n’a produit aucune sensation factieuse dans le département de l’Isère. Les esprits ont été rassurés au moment même ou ils en ont appris la nouvelle par les nombreuses dépêches qu’avait fait adresser aux principaux fonctionnaires publics la sage prévoyance des ministres de Sa Majesté. La ville de Lyon contre son usage n’a fait circulée dans le département de l’Isère aucun des bruits absurdes qu’elle a si fréquemment répandus les années précédentes. […] Quelques inquiétudes cependant fondées sur le silence absolu des journaux officiels sur les opérations de la Grande Armée ont agitées pendant quelques temps les esprits mais ces inquiétudes qui s’étaient accrues encore par le retard prolongé du courrier du 28 août cessaient bientôt à la lecture des Bulletins qui furent publiés quelques jours après. On a beaucoup parlé à Grenoble, il y a près d’un mois, de l’enlèvement prétendu du prince des Asturies, on allait jusqu’à donner des détails sur sa fuite, sur la route qu’il avait suivie et le lieu de son débarquement, on ajoutait qu’il avait été accompagné par un des principaux officiers commis à sa garde. Malgré les recherches scrupuleuses que j’ai ordonné, je n’ai pu parvenir à découvrir l’auteur de ces bruits qui sont aujourd’hui entièrement oubliés »[5].

L’équipée du général Malet a montrée à sa manière qu’il n’existait pas de force opposante organisée capable de faire chuter le régime napoléonien. Savary, qui en a été victime soupçonne l’existence de groupes secrets d’opposants catholiques et royalistes confondus sous le nom de « congréganistes ». Mais jamais il n’identifiera clairement la société secrète des Chevaliers de la foi (fondée en 1810) de Ferdinand de Berthier et de Mathieu de Montmorency, et ses ramifications peut-être jusque dans les associations de piété de jeunes séminaristes. Dans les autres milieux, on ne trouverait guère de royalistes que dans les salons du faubourg Saint-Germain que Savary ménage assez naïvement, en dépit des rappels de l’Empereur. Cet événement n’en reste pas moins révélateur du manque d’enracinement du trône impérial : Passivité de la population, notamment des troupes qui n’ont pas été émue de la nouvelle de la mort de Napoléon et ont exécutés sans faillir aux ordres des usurpateurs, incapacité de la police à prévenir le complot, fragilité du régime, ignorant totalement sa fidélité au roi de Rome.

Avis officiel concernant l’affaire Malet apposé sur les murs et reproduits dans les journaux. Il fut imprimé à 12 000 exemplaires par J.-R. Lottin (imprimeur de la préfecture de police), Musée de la préfecture de police, 4 rue de la Montagne Sainte-Geneviève, Paris, France.

Avis officiel concernant l’affaire Malet apposé sur les murs et reproduits dans les journaux. Il fut imprimé à 12 000 exemplaires par J.-R. Lottin (imprimeur de la préfecture de police), Musée de la préfecture de police, 4 rue de la Montagne Sainte-Geneviève, Paris, France.

Source : Lettre du préfet du département de l’Indre (Gilles Prouveur de Pont de Grouard)  aux sous-préfets et maires des communes, Châteauroux, 25 octobre 1812, F1/cIII/Indre/7, Archives Nationales, Paris, France.

Source : Lettre du préfet du département de l’Indre (Gilles Prouveur de Pont de Grouard) aux sous-préfets et maires des communes, Châteauroux, 25 octobre 1812, F1/cIII/Indre/7, Archives Nationales, Paris, France.

Lettre du préfet du département de l’Yonne (Jean-Baptiste Rougier de la Bergerie) aux sous-préfets et maires des communes, Auxerre, 24 octobre 1812, F1/cIII/Yonne/10, Archives Nationales, Paris, France.

Lettre du préfet du département de l’Yonne (Jean-Baptiste Rougier de la Bergerie) aux sous-préfets et maires des communes, Auxerre, 24 octobre 1812, F1/cIII/Yonne/10, Archives Nationales, Paris, France.


Notes :

[1] Le faux sénatus-consulte  du général Malet proclamait des mesures populaires telles que l’abolition de la conscription (les victoires militaires avaient été coûteuses en vies humaines : 1 200 morts français à Austerlitz, 5 000 à Iéna, 15 000 à Eylau, 17 000 à Wagram) et la suppression des Droits réunis (taxes sur les boissons, le sel et le tabac, qui étaient passés de 76 millions en 1807 à 200 millions en 1812 afin de financer l’effort de guerre).

[2] Extrait du bulletin de Savary adressé à l’Empereur du mardi 24 novembre 1812, Archives Nationales, AF IV 1523.

[3] Extrait de la lettre du préfet du département du Cantal au ministre de l’Intérieur, Aurillac, 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Cantal/8.

[4] Circulaire du préfet du département de l’Indre (Gilles Prouveur de Pont de Grouard) aux sous-préfets et maires des communes de ce département, Châteauroux, 25 octobre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Indre/7.

[5] Extrait de la lettre du préfet du département de l’Isère (Joseph Fourier) au ministre de l’Intérieur, Grenoble, 2 décembre 1812, reçue le 9 décembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Isère/9.

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A propos Bertrand Minisclou

Ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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