RÉSIGNATION, INSOUMISSION ET DÉSERTIONS

En opposition à ce sentiment favorable, certaines parties de l’opinion publique n’adhèrent que faiblement à celle-ci. Ils sont las de la guerre, des levées d’hommes et n’aspirent plus qu’à la paix, « toujours promise et toujours plus éloignée »[1].

« Gironde – Le préfet, en faisant connaître les dispositions qu’il prend pour la levée de 1812, écrit que, de toutes les villes de l’Empire, il n’y en a pas comme Bordeaux où les intrigants, à l’approche de pareilles levées, s’agitent avec plus d’audace et d’activité. Les conscrits appartenant à des familles aisées ne peuvent se persuader que la conscription doit peser sur eux ; ils sont entretenus de cette idée par des fonctionnaires publics et les chefs des autorités judiciaires. […] Le préfet verrait avec plaisir que les fonctions de major fussent confiées au général Mignotte, la terreur des intrigants qui n’osent pas le regarder en face »[2].

« Lille – Des placards séditieux ont paru à l’occasion de la levée du 1er ban ; l’un d’eux, le 21 mars, indiquait que les gardes nationales délivreraient le pays d’un monstre »[3].

« Une consternation profonde régnait dans le pays. Ce n’était pas qu’on doutât du triomphe de l’Empereur, tant son prestige militaire était grand encore ; mais la France était rassasiée de la gloire des armées, et désenchantée des victoires inutiles, elle trouvait beaucoup trop lourds les sacrifices que lui imposait une ambition sans bornes. Ce n’étaient, dans toutes les classes, que murmures de désapprobation. Les repus mêmes de l’Empire finissaient par être inquiets, craignant que, si une balle ou un boulet venait à emporter l’Empereur, leurs positions ne fut compromises »[4].

Connu pour son instinct, le sénateur Charles-Louis Huguet de Montaran, marquis de Sémonville contemple d’un air sombre les régiments partant fièrement, musique en tête, vers leur destin : « Pas un ne reviendra, ils vont à la boucherie ».

Un négociant de la côte écrit à son correspondant de Paris :

« Ce qu’il fallait aux commerçants, c’étaient la paix, la sécurité, la certitude du lendemain, toutes choses dont ils pouvaient être sûres de ne jamais jouir pendant toute la durée de l’Empire. Quand même nous aurions établi un préfet français à Moscou, qu’est-ce que cela aurait prouvé à Londres ? »[5].

Madame Ulliac, dans une lettre écrite à son mari, colonel à l’État-major, évoque sa volonté :

« Puissent les malheureux Russes être tellement pressés par nos braves qu’ils soient enfin forcés à demander la paix ! La paix ! Que soient rendus à tant d’honnêtes gens, le repos et le bonheur ! »[6].

Le 1er janvier 1812, Etienne-Léon de Lamothe-Langon assiste à une conversation entre un cocher et un palefrenier. L’un de eurent ces paroles :

« J’ai eu cette nuit un singulier cauchemar. […] J’ai rêvé que nous avions été battus par les Russes dans leur pays et qu’ils nous avaient reconduits jusque sur les hauteurs de Montmartre. […] Mon fils qui est somnambule, comme ils disent, ne voit, quand il dort éveillé, que du sang, que des cadavres ; il dit que la tête lui fend des coups de canon qu’il ne cesse d’entendre ; ça tournera mal, croyez-moi ».

Il n’en faut guère plus à l’auteur pour semer le doute :

« Oserai-je avouer que ces appréhensions, fondées sur rien, sur les rêveries d’un somnambule, me parurent de mauvais augure. C’est qu’il n’existe pas un homme, je crois, qui n’ait sa dose de superstition »[7].

Une partie de l’opinion publique ne comprenait pas l’intérêt à renouveler une conquête lointaine. Sans concevoir nécessairement ce que cela représentait géographiquement, certains se rappelaient la campagne d’Égypte de 1798 et imaginaient que l’épopée se poursuivrait maintenant vers la Perse[8], l’Inde[9] et la Chine. Le peuple élu, devenu modèle pour les autres nations européennes, allait être un modèle universel. La Grande Armée, porteuse de l’idéologie civilisatrice, en prenant les chemins de l’Est et de l’Orient pour en chasser les Anglais et les Barbares, y aurait conquis l’indépendance de l’Occident et la liberté des mers[10]. L’expédition gigantesque du XIXe siècle débutait.

George Sand alors âgée de 8 ans se souvient :

« On ne parlait d’autre chose autour de nous que de la campagne de Russie, et pour nous c’était quelque chose d’immense et de fabuleux comme les expéditions d’Alexandre dans l’Inde »[11].

«  J’entendais dire à une des amies de ma grand-mère : « Eh bien, quand nous aurons pris la Russie, qu’est-ce que nous en ferons ? ». D’autres disaient qu’il méditait la conquête de l’Asie et la campagne de Russie n’était qu’un premier pas vers la Chine. « Il veut être le maître du monde, s’écriait-on, et il ne respecte les droits d’aucune nation. Où s’arrêtera-t-il ? Quand se trouvera-t-il satisfait ? C’est intolérable, tout lui réussit ». Et personne ne disait qu’il pouvait éprouver des revers et faire payer cher à la France la gloire dont il l’avait enivrée »[12].

Alors que l’on avait besoin de soldats, l’insoumission et la désertion se développaient dans l’Empire. Depuis 1810, on comptait près de 165 000 individus en situation irrégulière par rapport aux lois sur la conscription[13], chiffre qui  ne cessa de croître dans les années suivantes et auquel il faudrait encore ajouter l’augmentation du nombre des mutilations volontaires pour échapper au recrutement[14].

Pour échapper au service, on recherchait souvent une « planque » au sein de services annexes de l’armée ou d’entreprises qui travaillent directement pour elle. Les services les plus courus à l’époque sont : Les hôpitaux militaires, les fortifications, les vivres et les charrois et plus occasionnellement des emplois chez les fournisseurs habituels des armées pour le charbon de bois, le salpêtre, le fer forgé, l’habillement, et cætera. La distribution de ces places donne lieu aux plus graves abus et aux réveils de tensions au sein des communautés villageoises :

« Basses-Pyrénées – On a mis le feu à une grange appartenant au maire de Bordes ; tous les fourrages et un troupeau de 50 moutons ont été brûlés, on attribue ce délit à quelques habitants mécontents d’avoir été portés par le maire sur les listes des gardes nationaux d’élite »[15].

Le fait d’avoir exempté les séminaristes du service militaire semble avoir également éveillé de curieuses vocations sacerdotales. Le préfet des Pyrénées Orientales écrivit à l’évêque de Carcassonne, concernant le réformé Barthélémy Ramonatxo du canton de Saillagouse, qui porté sur les listes de jeunes gens se destinant au service des cultes, retrouve finalement sa véritable identité quelques mois après le recrutement : « On me dit que ce jeune homme a abandonné ses études ecclésiastiques et embrassé la profession de tanneur »[16].

Le gouvernement fit mener des ratissages par la gendarmerie, notamment au moyen d’opérations « commandos »[17] et de colonnes mobiles qui occupaient les communes n’ayant pas fournies tout leur contingent. Les bulletins de police rendirent compte de multiples incidents relatifs à cette vague de refus de la conscription : Le 12 mai 1812, à Vitré (Ille-et-Vilaine), on tira sur des gendarmes escortant sept réfractaires. Le 23 mai 1812, à Morlaix (Finistère), deux gendarmes furent laissés pour morts après avoir été battus par les insoumis qu’ils escortaient. Le 25 mai 1812, à Châteauneuf (Loire), deux autres furent grièvement blessés dans les mêmes conditions. Le 27 mai 1812, à Sainte-Ménéhould (Marne), un maréchal des logis fut tué par deux déserteurs[18].

Source : Kôbô SEIGAN, La conscription dans le département de la Seine-Inférieure (an VI-1815), thèse sous la direction de Jean-Pierre Bertaud, Paris I Panthéon-Sorbonne, 1998.


Notes :

[1] André LATREILLE (1901-1984), L’ère napoléonienne, Paris, éd.  Armand Colin, 1974, p. 285-286.

[2] Extrait du bulletin de Savary adressé à l’Empereur du vendredi 3 janvier 1812, Archives Nationales, AF IV 1519.

[3] Extrait du bulletin de Savary adressé à l’Empereur du samedi 11 avril 1812, Archives Nationales, AF IV 1521.

[4] Ernest HAMEL (1826-1898), Histoire du Premier Empire faisant suite à l’Histoire de la République sous le Directoire et le Consulat, Paris, éd.  Dentu, 1882, p. 563.

[5] Lettre citée par le comte Mollien, dans ses Mémoires d’un ministre du Trésor, tome III.

[6] Extrait de la lettre de Madame Ulliac à son mari Henri-Louis-Armand-Fidèle Ulliac, colonel à l’état-major général du 8e corps commandé par le Roi de Westphalie, 29 juillet 1812. Léon HENNET et Emmanuel MARTIN, Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812, publiées d’après les pièces communiquées par S. E. M. Goriaïnow (directeur des Archives de l’État et des Affaires Étrangères de Russie), annotation par Léon Hennet, introduction par Frédéric Masson, Paris, éd.  La Sabretache, 1913.

[7] Etienne-Léon LAMOTHE-LANGON (1786-1864), L’Empire ou Dix ans sous Napoléon, Paris, éd. Allardin, 1836, p. 6.

[8] On se souvenait des travaux diplomatiques des généraux Claude-Mathieu de Gardane et Amédée Jaubert auprès du Shah de Perse, Fath Ali Shah Qajar, entre 1807 et 1809. Une fonderie de canons avait été installée à Téhéran par les lieutenants Fabvier et Reboulh. Les cavaliers et artilleurs persans du camp de Tabriz avaient reçus des formations par les officiers Bontems, Verdier et Lamy. Des reconnaissances de terrain avaient été effectuées sur des milliers de kilomètres par les officiers Trézel et Truilhier.

[9] Lors du départ de la Grande Armée de Moscou, le maréchal Castellane écrit dans son journal : « On parle d’aller dans l’Inde. Nous avons une telle confiance que nous ne raisonnons pas sur la possibilité du succès d’une telle emprise ; sur le nombre de mois de marche nécessaires, sur le temps que les lettres mettraient à venir de France ». – Voir Esprit-Victor-Elisabeth CASTELLANE (1788-1862), Journal du Maréchal de Castellane, 1804-1862, tome I, 1804-1823, Paris, éd. Plon, 1895-1897. Castellane est alors âgé de 24 ans. Aide de camp du général Narbonne, il est nommé chef d’escadron après La Moskowa. Durant la retraite (ou il aura la main droite gelée), il prendra rang dans l’escadron sacré, chargé de la protection de l’Empereur.

[10] Parmi les auteurs qui croient à un rêve oriental nourri par Napoléon en 1812, nous  verrons : Eugène TARLE (1874-1955), Napoléon, Moscou, 1990, première éd. en russe en 1936, p. 233 et 235.

[11] George SAND (1804-1876), Histoire de ma vie, ouvrage dirigé par Michel Zink et Michel Jarrety, Paris, éd. Classique de poche, 2004, volume 3, chapitre 5, p. 751-752.

[12] George SAND (1804-1876), Histoire de ma vie, ouvrage dirigé par Michel Zink et Michel Jarrety, Paris, éd. Classique de poche, 2004, volume 3, chapitre 4.

[13]  Jean-Paul BERTAUD, Guerre et société en France, de Louis XIV à Napoléon Ier, 1998, p. 129.

[14] On pourrait multiplier les citations à ce propos : « Brest – La nuit du 10, un conscrit du 70e nommé Guillaume, en faction sur le rempart, a eu le pouce de la main gauche cassé par un coup de pistolet. On croit qu’il s’est mutilé, il est à l’hôpital. », bulletin de Savary adressé à l’Empereur du samedi 25 janvier 1812, Archives Nationales, AF IV 1519 ; « Gillin, ouvrier tourneur, faubourg Saint-Antoine, s’est coupé le pouce de la main gauche avec une hache, il est consigné à l’hospice Saint-Antoine, on ne sait pas s’il s’agit d’une mutilation ou d’un accident, il est épileptique. », rapport du préfet de police, dans le bulletin du dimanche 26 et du lundi 27 janvier 1812, Archives Nationales, AF IV 1519 ; « 239 estropiés se sont présentés pour le recrutement à Bar-le-Duc (Meuse) et ont été renvoyés dans leurs foyers. », bulletin du 25 juin 1812, Archives Nationales, AF IV 1523. Ces actes de mutilations aggravent également les tensions entre habitants d’une communauté : « Meuse-Inférieur – Le 26 janvier 1812, à Kortessem, le nommé Eckelmans a tué de deux coups de couteau, dans un cabaret, le nommé Woormans qui avait dit que le fils de cet assassin, conscrit de 1812, s’était mutilé, il s’est ensuite retiré tranquillement, les habitant et les autorités n’ayant rien fait pour l’arrêter. », bulletin du mercredi 12 février 1812, Archives Nationales, AF IV 1520.

[15] Bulletin de Savary adressé à l’Empereur du 1er février 1812, Archives Nationales, AF IV 1520.

[16] Michel BRUNET, Le Roussillon, une société contre l’État, 1780-1820, Association des publications Université Toulouse-Le-Mirail et Eché, 1986, rééd. en 1990.

[17] À Collioure, dans la nuit du 25 décembre 1812, la brigade de gendarmerie tenta de s’emparer des réfractaires, qui à l’occasion de la fête de Noël, s’étaient regroupés dans les auberges du faubourg pour se distraire et boire. – Nous verrons à ce sujet, la lettre du capitaine de gendarmerie de Collioure au préfet, 26 décembre 1812, Archives départementales des Pyrénées Orientales, 2 R 199. D’autres brigades misèrent sur l’attachement des réfractaires aux pratiques religieuses. Faupoult écrira : « J’ai fait cerner plus de trente églises au moment du service divin, pour arrêter tous les réfractaires qui s’y trouvaient », Archives Nationales, F9 177.

[18] Bulletin de Savary adressé à l’Empereur du jeudi 2 juillet 1812, Archives Nationales, AF IV 1523.

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A propos Bertrand Minisclou

AMOA, ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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