MÉTHODE D’APPROCHE DE NOTRE ÉTUDE

Le cœur de notre étude est l’opinion publique. Elle  en est à la fois, la matière et l’objet. Afin de la comprendre, nous devons partir de l’hypothèse que la campagne de Russie constitue une sorte de réactif, qui suscite des sympathies ou des aversions. La connaissance de la réalité de la guerre contre la Russie ne nous importe guère à l’exécution de notre projet : Elle n’est utile qu’indirectement, dans la mesure où elle permet d’apprécier la marge d’erreur, l’écart qui la sépare de sa représentation dans l’esprit des Français.  Cet écart entre la réalité et la représentation est en grande partie la conséquence des tendances de l’opinion. Ainsi, comme la déviation du rayon lumineux permet au physicien de calculer l’indice de réfraction d’un prisme, nous devons étudier cette déformation afin de nous introduire au cœur de l’opinion. Pour ce faire, il nous faut adopter le point de vue de l’historien : Être sensible au changement et à la diversité, concevoir l’opinion comme non immuable et non homogène, s’adapter à tout changement de la vie sociale de l’époque.

D’autres disciplines s’occupent également de l’opinion publique et se consacrent à son étude, mais elles le font avec des points de vue différents. La sociologie de l’opinion, dont Jean Stœtzel fut l’un des précurseurs de cette science en France, a fort bien indiqué ce qui séparait la sociologie de l’opinion de l’histoire de l’opinion. Le sociologue «  ne se propose pas d’étudier les opinions dans leur contenu, mais seulement dans leur forme »[1]. L’historien, quant à lui, ne se désintéresse pas de la forme, mais s’intéresse bien plus encore au contenu et à ses variations. Il s’attache à la singularité des situations historiques. « Ce que ni le philosophe, ni le psychologue, ni le sociologue ne peuvent espérer achever, l’historien a la tâche de le réaliser : Rendre compte des problèmes concrets d’opinion aux différents moments de l’histoire, et des réponses qui leur sont apportées dans les diverses circonstances »[2]. Il ne s’interdira pas de prendre des leçons de méthode auprès du sociologue, et en retour certaines de ses études iront peut-être nourrir la synthèse du sociologue, mais leurs points de vue restent nettement distincts.

Les variations historiques prédominant, nous avons cru bon de structurer cette étude de manière chronologique. Ses divisions majeures correspondent aux phases traversées par l’opinion. Un découpage thématique n’aurait amélioré l’accessibilité et aurait immanquablement simplifié la prise en compte de son caractère dynamique et évolutive. L’opinion publique ne peut être approchée intimement que par un regard successif. Dans le courant de la période qui nous occupe, la même appréciation exprimée par un préfet à quelques mois, puis à quelques semaines, enfin à quelques jours d’intervalle, ne possède pas une signification identique. Le contexte dans sa complexité mouvante, donne ainsi du sens aux documents.

La présentation des cadres étudiés et de la problématique :

L’Empire français de 1812 compte cent-trente départements[3], auquel vient se rattacher à partir du 26 janvier 1812, les départements d’Espagne[4]. Il couvre 750 000 kilomètres carrés et réunit environ 44 millions d’habitants. Pour des raisons propres à notre sujet, nous envisagerons comme cadre géographique les frontières de la France en 1792. Il s’agit ainsi de ne pas se diluer dans les opinions de communautés, assimilées administrativement mais de manière plus nuancées dans les consciences. De plus, pour le cas des populations Belges et rhénanes, ces dernières ont déjà fait l’objet d’études précédemment[5].

Le cadre chronologique que nous avons adopté, s’étend des préparatifs de la campagne de Russie en janvier 1812, au mois de mars 1813, période où les dernières réactions arrivent à ce sujet. Au cours de ces quinze mois, l’opinion se trouve confrontée à des changements majeurs et y réagit. Les appréciations des autorités à son sujet se multiplièrent. La conspiration du général Malet, survenue en octobre 1812, inséparable de l’atmosphère du moment et reposant sur l’éloignement de l’Empereur, provoque également une hausse des correspondances entre les ministres et les hauts-fonctionnaires. Le gouvernement paraissant ainsi lui-même prendre en compte des circonstances nouvelles.

Afin de rendre compte des mécanismes qui président à l’évolution de l’opinion des Français face aux aléas de la campagne de Russie, nous emploierons un questionnement sous deux aspects, l’un conceptuel, l’autre réaliste, à savoir :

– Qu’est ce que l’opinion publique ? Quels sont les rouages qui la font naître et la guide ? De quelle manière est-elle perçue sous le Premier Empire ? Quelles espérances et contraintes apporte-t-elle à l’exercice du pouvoir ? Quels facteurs influencent son expression ? Quelles variations d’attitudes peut-on décelées dans un climat de non-dits et de murmures ?

– Quelles furent les diverses causes de satisfaction ou de mécontentement des Français en 1812 ? Comment se combinèrent-elles ? Quelles furent leurs importances et leurs rôles respectifs ? Y eut-il des attitudes propres aux différentes classes sociales, voire à des groupes sociaux ?

Par cet examen minutieux, nous pourrons approcher les réalités et les dynamiques sociopolitiques des Français, lorsque des doutes surgissent quant à la solidité de la domination napoléonienne sur l’espace européen. Cette étude nous sera également bénéfique quant à l’approfondissement de l’histoire des sensibilités collectives[6] en temps de guerre : C’est-à-dire en un temps où les structures sociales sont bouleversées, les citoyens-soldats déracinés, les rapports entre gouvernants et gouvernés tendus, et enfin où le processus ordinaire de mise à l’épreuve des rumeurs par le tri du bon sens et du doute méthodique est démantelé. De la sorte, nous tenterons de porter un nouvel éclaircissement sur le rythme lent et compliqué des mentalités profondes.

Un aperçu des sources de notre recherche :

Pour saisir l’opinion publique de nos contemporains, la tâche n’est déjà pas si facile, et pourtant nous disposons de toute une gamme de procédés d’exploration dont usent les spécialistes des enquêtes d’opinion publique. Or il n’existe rien pour l’époque napoléonienne qui ressemble de près ou de loin à un sondage d’opinion ou qui puisse rendre des services équivalents. Nous devons donc essentiellement nous appuyer sur les textes. D’où l’abondance de citations, qui découle de la nature du sujet. Il convient de les reproduire exactement et de les choisir en fonction de leur caractère représentatif. Caractère, que nous avons acquis par une longue familiarité avec les lectures et les moyens d’expression de cette époque.

Trois types de textes peuvent nous servir à rassembler un corpus d’informations relatives à l’opinion publique :

– La presse périodique (que nous étudierons plus en profondeur à la page 27 dans son rôle moteur d’orientation de l’opinion publique).

– Les archives de l’administration (les correspondances des préfets avec les ministères de la Police et de l’Intérieur, les rapports de police de diverses origines).

– Le témoignage des contemporains (les lettres privées, les carnets intimes et les mémoires).

Les rapports administratifs sont, sans nul doute, l’une des sources les plus utilisées par les historiens. Les références aux séries F7, BB18 et BB30 des Archives Nationales sont employées dans les notes de bas de page de la majeure partie de l’historiographie sur le XIXe siècle. On peut affirmer sans risque d’erreurs que l’utilisation de ces rapports fonde une grande partie du savoir historique sur les aspects politiques du Premier Empire.

Les rapports envoyés au ministère de l’Intérieur par les préfets constituent notre premier axe de recherche. La majeure partie de ces rapports nous ont été conservés. De plus, ces documents ont été rédigés avec pour cible : Le renseignement du pouvoir central sur l’état de l’opinion. Ils  ne se contentent pas d’énoncer des faits et d’énumérer des événements. Certains proposent une analyse, parfois très développée de la situation politique du département à un moment donné. Ils portent des titres divers, tels que « rapport sur l’esprit public », « rapport sur l’état des esprits », « rapport sur les bruits et rumeurs », « rapport sur l’opinion publique », « statistique politique » ou encore « situation morale et politique ». Toutefois, il est dommage que le plus souvent la représentation de l’opinion dans ces rapports reste statique, alors qu’elle est par nature un phénomène dynamique. La transcription des informations qui circule pour l’essentiel par le bouche à oreille est peu évoquée[7], ainsi, que le processus de formation des représentations collectives[8] au sein de chaque quartier urbain ou commune rurale.

Source : « Rapport sur les bruits qui circulent », feuillet extrait de la lettre du préfet du département de l’Ain au ministre de l’Intérieur, Bourg-en-Bresse, 23 décembre 1812, F1/cIII/Ain/8, Archives Nationales, Paris, France.

Source : « Rapport sur les bruits qui circulent », feuillet extrait de la lettre du préfet du département de l’Ain au ministre de l’Intérieur, Bourg-en-Bresse, 23 décembre 1812, F1/cIII/Ain/8, Archives Nationales, Paris, France.

Source : « Correspondance des On dit », feuillet extrait de la lettre du préfet du département de Méditerranée au ministre de l’Intérieur, Livourne, 26 décembre 1812, F1/cIII/Méditerranée/1, Archives Nationales, Paris, France.

Source : « Correspondance des On dit », feuillet extrait de la lettre du préfet du département de Méditerranée au ministre de l’Intérieur, Livourne, 26 décembre 1812, F1/cIII/Méditerranée/1, Archives Nationales, Paris, France.

La plupart de ces correspondances administratives ne forment pas des séries de documents parfaitement complètes. Les pièces disponibles nous permettent d’en repérer d’autres manquantes[9]. Pour être sûr de ne manquer aucunes variations de l’opinion publique, nous devons  nous appuyer sur d’autres recherches que les dépôts d’archives.

La consultation des histoires de l’Empire, notamment plus anciennes, des mémoires et des monographies régionales, marque notre condition d’impartialité, attitude que doit adopter tout historien. Ces textes peuvent en effet contenir des traces  insoupçonnées, ou au moins la confirmation de l’état de l’opinion dans la période concernée. Ils présentent également l’intérêt de supprimer l’intermédiaire de l’administration qu’est le rédacteur des rapports. Il nous faut toutefois nuancer leurs apports sur la vérité historique. Les travers de ces écrits  nous sont connus : Réévaluation du passé, souci justificatif ou tendance à se représenter avantageusement. La représentativité de l’auteur peut être une source de discorde. Certains sont empreints à des positions partisanes, expriment des superficialités mondaines, qui malgré des tournures généralistes ne concernent qu’un microcosme social. D’autre, en quête probablement d’admiration, se replacent avant les événements dans une position de visionnaire. En réalité, comme tout fait majeur de l’histoire moderne et contemporaine, rares sont ceux qui aurait pu percevoir la complexité de l’invasion et de l’écroulement de la Grande Armée.

Les chroniques, quant à elles ont pour avantage la proximité chronologique avec les événements mais elles sont victimes de l’activation de la censure. En effet, la censure introduit un phénomène social particulier, qui n’avantage d’aucune manière la recherche historique. Dans ce climat, les sentiments sont plus ou moins explicites et les prises de position peu nombreuses. Le fait d’écrire et de parler sur un sujet dont le groupe social n’est pas habitué à lire et à entendre, entraîne une gêne, qui sans aller à la divulgation auprès des autorités, n’est propice aux véritables épanouissements des mentalités profondes. Les individus, par crainte de surveillance et d’éventuelle répression, deviennent à degré variable, complice d’une ambiance de non-dits et de murmures[10]. En conséquence, les contemporains écrivent peu sur les événements qu’ils assistent ou alors  écrivent « entre les lignes ».

Sans prétendre parvenir à une restitution fidèle et complète de ce qu’a été l’opinion publique durant la campagne de Russie, nous pensons qu’en multipliant ces éclairages, nous pouvons donner une sorte d’image qui ne sera pas trop éloignée de la vérité historique en évitant autant que possible, les pièges de l’anachronisme et de restructuration systématique.


Notes :

[1] Jean STOETZEL (1910-1987), Contribution à l’étude expérimentale des opinions, Paris, éd. Presses Universitaires de France, 1943, p. 9.

[2] Jean STOETZEL (1910-1987), Théorie de l’opinion, Paris, éd. Presses Universitaires de France, 1943, p. 378.

[3] Nous verrons à cet effet  la « Carte des départements du Grand Empire en 1812 », située en annexe,  p. 159.

[4] Les départements français d’Espagne, au nombre de quatre, sont constitués par le département des Bouches-de-l’Èbre (préfecture : Lérida), de Montserrat (préfecture : Barcelone), de Sègre (préfecture : Puigcerda) et de Ter (préfecture : Gérone).

[5] Nous verrons à ce propos les thèses de Louis Engerrand, de Bruno Colson et de José Olcina.

[6] L’histoire des sensibilités collectives a longtemps été négligée par les historiens. Mais, désormais, intéressés autant par les représentations que par les faits bruts, ils ont compris que l’opinion et les rumeurs avaient beaucoup à nous dire, non seulement par les conséquences sur le déroulement d’une campagne militaire, mais aussi pour ce qu’elles révèlent des sensibilités profondes, des certitudes ancrées et des angoisses sous-jacentes. – Nous verrons à ce sujet, Histoire sociale, sensibilités collectives et mentalités, Paris, éd. Presses Universitaire de France, 1985, notamment : « Entretien avec Georges Duby : la rencontre avec Robert Mandrou et l’élaboration de la notion d’histoire des mentalités », p. 33-35.

[7] Les documents administratifs ne nous aident guère en effet à comprendre comment les nombreuses rumeurs, qui ont connaissent une diffusion nationale ou transrégionale, ont pu circuler à l’intérieur d’un espace linguistique dont l’unification n’est pas encore achevée.

[8] Georges Lefebvre est l’un des premiers à s’interroger sur les modalités concrètes de la formation de ces « représentations collectives », cadres déterminants à l’esprit d’un peuple. – Nous verrons à ce sujet, Georges LEFEBVRE (1874-1959), La Grande Peur de 1789, Paris, éd. Armand Colin, 1988, p. 243-264.

[9] Nous ne connaissons relativement peu de choses des échanges entre le ministère des Cultes et les autorités tant civiles qu’ecclésiastiques dans les départements et les diocèses. Non moins regrettable est la non conservation des archives de l’Inspection générale de la gendarmerie. Quant à la correspondance des généraux commandant les divisions militaires avec le ministère de la Guerre, elle s’éloigne rarement des questions de services.

[10] La baronne de Vaudey de Vellexon se souviendra qu’à cette époque : « Dans le temps où Napoléon était tout-puissant, on pouvait condamner en pensée (car on n’eût pas osé l’exprimer) quelques-unes de ses actions » – DE VAUDEY DE VELLEXON, Souvenirs du Directoire et de l’Empire, Paris, éd. De Cosson, 1848, p. 28.

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A propos Bertrand Minisclou

AMOA, ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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