GRANDS PROJETS INDUSTRIELS DE 1958 À 1969

La IVe République laisse une situation financière très alarmante : non seulement l’inflation est forte et le budget déséquilibré, mais chaque mois le gouvernement doit solliciter l’aide américaine pour honorer ses dettes. Entre 1956 et 1957, afin de relancer cette économie en déclin, une forte politique d’investissement et de conversion industrielle est annoncée, dans la perspective de la mise en œuvre du Marché commun.

Les onze années de la présidence du général de Gaulle (1958-1969) marquent un âge d’or économique pour la France. Dès la fin de l’année 1958 est annoncé le plan Pinay-Rueff, destiné à assainir la situation financière du pays touché par l’inflation ; sur l’initiative d’Antoine Pinay (ministre des Finances) et de Jacques Rueff (ancien conseiller de Poincaré) ce plan prévoit une réduction du budget de l’État, la création de nouveaux impôts, une dévaluation compensée par la création d’un nouveau franc. Entre 1959 et 1970, l’indice de la production industrielle est multiplié par deux et le rendement des récoltes de céréales augmente de 50 %. Le produit national brut connaît une hausse annuelle de 5,8 % en moyenne entre 1960 et 1975, un taux qui n’est dépassé que par celui du Japon. L’intervention de l’État soutient l’élan économique à travers la planification, des concentrations (dans la sidérurgie notamment), l’aménagement du territoire (création de la DATAR), des réalisations prestigieuses (aéroport d’Orly, avion Caravelle, usine marémotrice de la Rance). Le monde agricole connaît une profonde transformation sous l’effet de gains considérables de productivité. L’exode rural se développe et l’on commence à parler de la « fin des paysans » (Henri Mendras, 1967). Le pouvoir d’achat continue à croître, favorisant une prospérité qui se matérialise par le développement de la société de consommation et l’équipement des ménages.

Si la réussite économique n’est pas une fin en soi, elle n’en demeure pas moins indispensable à la puissance du pays : « Le progrès est la seule condition de notre indépendance », affirme le Président en 1964.

En quoi les grands projets industriels des années De Gaulle ont-ils permis à la fois de fournir à la France les moyens de sa puissance et de réaliser la politique de prestige tant voulue par le Général ?
 

LE GAULLISME OU LE RÔLE MOTEUR DE L’ÉTAT :

La conception gaullienne de l’économie :

Le gaullisme n’est pas un libéralisme ; il revendique hautement, pour l’État, le rôle de diriger l’économie. De Gaulle proteste contre le désintérêt qu’on lui prête en matière économique, avec son fameux « l’intendance suivra ». Pour lui une économie solide est la condition même de la politique de grandeur qu’il veut conduire : pas d’indépendance nationale si l’économie a besoin d’assistance extérieure. Il a conscience, en outre, de l’importance qu’accordent les Français à la croissance : « C’est l’objet principal des préoccupations publiques », dit-il.

La conception gaullienne du rôle moteur de l’État est servie par des ministres et des hauts fonctionnaires jacobins, comme Michel Debré, des technocrates comme Edgard Pisani à l’Agriculture puis à l’Équipement, Pierre Massé au Plan ou Pierre Delouvrier à la tête du district de la Région parisienne. Plus pragmatiques et en outre moins dirigistes que le Général, Georges Pompidou ou Jean-Marcel Jeanneney n’en pèsent pas moins en faveur de la modernisation de l’économie.

Dans la conception du Général, l’État a deux tâches économiques principales : établir les grands équilibres pour que les acteurs économiques, entrepreneurs, patrons, salariés, syndicats, puissent prendre leurs décisions par eux-mêmes, agir et se sentir responsables ; et intervenir selon la nécessité comme initiateur, comme moteur, dans un certain nombre de domaines. Ainsi de la recherche, car dans tous les pays du monde, y compris les plus libéraux, l’innovation tient un rôle fondamental dans des secteurs comme le nucléaire ou l’aviation.

Il faut donc mettre en place des infrastructures de développement pour le gaz, l’électricité, les télécommunications… Deuxième objectif : la diminution de la dépendance dans les secteurs stratégiques, tels que l’énergie. Troisième objectif : le développement, sous l’égide de l’État, d’industries dans les domaines de l’avenir, dans le triple but d’être présent, là où la nouvelle technologie permet d’espérer l’ouverture de nouveaux marché ; de donner à la France la maîtrise intellectuelle et technique, l’aptitude à la recherche, les hommes formés, les équipes soudées autour d’un grand projet qui permettent à un pays de rester ambitieux dans la course du progrès ; d’irriguer à partir de ces pôles de compétence avancés un tissu industriel qui demeure dispersé et fragile dans beaucoup de domaines. Par ailleurs, la France exporte son savoir-faire notamment dans les pays en voie de développement. Afin de conserver une bonne entente avec l’ancien protectorat de Tunis, De Gaulle accepte le projet d’une aide au développement industriel de la Tunisie. La Tunisie est un grand exportateur de phosphate brut. Après la signature d’un protocole prévoyant le financement de projets industriels en décembre 1968, la construction d’une usine d’acide phosphorique à Gabès débute le 18 mars 1969. Après une longue période d’exportation du phosphate brut, la Tunisie, grâce à cette usine s’oriente vers la transformation et la valorisation de ce minerai en acide phosphorique et en engrais.

Le refus de la sujétion technique et économique :

La volonté d’affirmation de l’indépendance politique et militaire avait toutes chances de demeurer un vœu pieux si les États-Unis disposaient sur la France de moyens de pression d’ordre technologique, économique et financier. Aussi la politique du général de Gaulle passe-t-elle par la conquête d’une autonomie non exempte de rivalités avec le grand allié.

Sur le plan technologique, la nécessité politique de l’indépendance vis-à-vis des États-Unis est soulignée par les implications de la force nucléaire. Mais elle l’est aussi pour des raisons de prestige destinées à affirmer devant l’opinion publique l’excellence de la technologie française. Elle doit faire face au mépris ostensible dans lequel la tiennent l’administration et l’opinion américaines, ainsi qu’à la renommée d’institutions comme le Massachusetts Institute of Technology (MIT) ou la Harvard Business School auprès desquelles Centrale ou Polytechnique font désormais pâle figure.

Ainsi s’expliquent le soutien et la publicité donnés par le gouvernement du général de Gaulle à de grands projets d’audience internationale, aux destinées du reste variables : construction de l’avion de ligne supersonique Concorde, fruit d’une collaboration entre l’Aérospatiale et la British Aircraft Corporation, développement du procédé « séquentiel couleur avec mémoire » (ou SECAM) de Henri de France pour la télévision, filière d’enrichissement de l’uranium, lancement en 1967 du « Plan calcul » pour la production d’ordinateurs après le refus opposé en 1963 par les États-Unis à la vente à la France d’un ordinateur jugé indispensable pour la réalisation d’une force de frappe. Sur le plan technologique, l’heure est bien, pour e gouvernement comme pour l’opinion, à la réponse au « Défi américain », selon le titre de l’ouvrage de Jean-Jacques Servan-Schreiber publié en 1967. Interrogés par l’IFOP en 1967, 46 % des Français voient les intérêts fondamentaux de la France différents ou très différents de ceux des États-Unis contre 29 % qui les considèrent comme proches ou très proches.

Cette vision se heurte néanmoins à un courant d’oppositions :

La réforme essentielle de 1958 a été décidée par le général de Gaulle contre l’avis de la nomenklatura de l’époque ; la grande majorité de l’administration et du patronat était opposée à l’ouverture des frontières, à la dévaluation. Ce choix a été assumé par le Général face à une opposition vigoureuse, y compris au sein du gouvernement.

Rares furent les patrons à souscrire aux perspectives de grandeur proposées par de Gaulle, et bien plus nombreux ceux qui déplorèrent les dépenses improductives, parmi lesquelles ils rangeaient le plan Calcul et, à l’instar d’Antoine Pinay, la force de frappe dont le prix leur paraissait exorbitant.

Les critiques constamment renouvelées et amplifiées à l’encontre de l’alourdissement systématique de la tutelle administrative sur les affaires privées portent témoignage de l’attachement persistant des patrons à un libéralisme qui s’accommodait mal d’un Etat trop puissant. Non content de souligner la contradiction qu’ils décèlent entre l’ouverture grandissante de l’économie française à la concurrence internationale et le renforcement du rôle de l’État, ils sont de plus en plus nombreux à manifester leur mauvaise humeur contre la tutelle gouvernementale et encore davantage à se plaindre de celle des technocrates qui les traitent en suspects. Surtout, les penchants dirigistes du général de Gaulle leur déplaisent profondément, alors même qu’ils s’affichent ouvertement. « L’ardente obligation » évoquée par de Gaulle a soulevé bien des réticences, et il faut tout le talent de Pierre Massé, qui s’efforce de lui expliquer que la concurrence extérieure comme la recherche du profit peuvent être plus efficaces que le Plan, pour que le Général accepte de remplacer le terme de « diriger » par celui de « conduire ».

LA DONNE A PROFONDÉMENT CHANGÉ :

Une croissance spectaculaire et prolongée :

La décennie 1959-1970 qui représente grossièrement la période de la République gaullienne est celle au cours de laquelle le PIB (produit intérieur brut) français a connu sa croissance la plus spectaculaire, plaçant la France en tête des pays européens et même des grands pays industriels du monde (seul le Japon connaît un taux de croissance supérieur). Cette remarquable croissance apparaît comme inscrite dans une longue période puisqu’elle poursuit celle de la IVe République – accentuée il est vrai (4,5 % de croissance annuelle moyenne entre 1949 et 1959) – et se prolongera jusqu’en 1974 avec des taux avoisinant les 7 % au début des années 1970.

Il faut constater que la croissance est, durant les années qui vont de la fin de la guerre à 1974, un phénomène qui touche tous les grands pays industriels du monde : les « miracles » italien, allemand, japonais ont en réalité précédé et dépassé dans les années 1950 la croissance française. Les bons résultats français des années 1960 apparaissent comme un rattrapage, la France ayant profité d’une conjoncture mondiale favorable.

La réorientation de l’économie française :

Une volonté de rupture caractérise la modernisation : rupture par rapport aux structures industrielles qui sont jugées à la fois inadaptées et émiettées ; rupture par rapport au repli sur l’Hexagone et sur l’Empire colonial, ce qui implique le démantèlement du protectionnisme. Rappelons tout de même qu’en 1958, la France est le pays le plus protectionniste d’Europe occidentale. Apparaît la conviction croissante que l’attitude protectionniste de l’État constitue un handicap et un frein au progrès. Ainsi lit-on dans le IIIe Plan : « Notre pays ne peut choisir une politique de protectionnisme et de repliement sans risquer, du même coup, de se retrouver dans quelques années appauvri, isolé et comme rejeté de l’histoire. » En signant le traité de Rome en 1957, malgré un scepticisme largement partagé sur les capacités concurrentielles de son industrie, la France s’est engagée dans un processus irréversible.

La reconstruction, achevée, ne constitue plus le facteur d’entraînement principal pour la croissance, la relève étant prise par la consommation des ménages. La priorité est donc donnée au développement industriel, moteur d’une croissance rapide du fait de l’importance des gains de productivité qui peuvent être réalisés.

Au moment de l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, la France apparaît, en ce qui concerne la place de son industrie dans les échanges internationaux, comme un pays en voie de développement qui exporte des produits alimentaires, des produits manufacturés de base (électricité, verre, minerais, sidérurgie) et des biens de consommation courante (textiles, habillements, cuirs). Les Ve et VIe Plans ont fait porter l’effort sur les industries de biens d’équipement et de biens intermédiaires, avec l’objectif de combler le retard national en matière d’exportations industrielles dans les secteurs les plus modernes et à technologie avancée.

Il ne s’agit pas seulement de créer des groupes concurrentiels dans les secteurs les plus modernes comme l’informatique, l’aéronautique ou l’espace, mais aussi de rendre viables, grâce à des fusions et à des absorptions, les industries traditionnelles employant une main-d’œuvre nombreuse comme l’industrie agro-alimentaire, la mécanique, l’électronique ou la chimie. Cette politique systématique de restructurations industrielles exige l’intervention de puissants groupes financiers, seuls capables de fournir les capitaux nécessaires aux rachats d’entreprises et aux investissements. Aussi le rôle économique des grands groupes financiers français devient-il essentiel et il n’est guère de secteur industriel en voie de modernisation qui ne soit concerné par l’intervention de Rothschild, Empain-Schneider, Suez ou Paribas.

Des hommes au service des ambitions gaulliennes :

Au début des années 1960, le volontarisme interventionniste s’explique en grande partie par l’impulsion que fournissent les hommes et les équipes réunis autour du commissaire général au Plan, Pierre Massé (1959-1966). L’ancien directeur-général adjoint d’EDF allie l’expérience industrielle, la pratique du calcul économique, l’ouverture et le sens des contacts humains.

Jusqu’en 1962, le véritable ministre de l’Économie, préparant la France à affronter la concurrence internationale, est le Premier Ministre Michel Debré (1959-1962). Il est secondé par le ministre de l’Industrie Jean-Marcel Jeanneney et son Directeur de cabinet Raymond Barre (1959-1962), puisque l’objectif est bien d’industrialiser le pays. Antoine Pinay et plus encore son successeur de janvier 1960 à janvier 1962, Wilfrid Baumgarten, apparaissent dans un rôle de stricts techniciens des finances, chargés de veiller au maintien des conditions monétaires d’une croissance économique saine.

Avec l’accession en janvier 1962 de Valéry Giscard d’Estaing au ministère des Finances – Michel Debré lui succède de 1966 à 1968 – puis à l’arrivée à Matignon de Georges Pompidou (1962-68), l’objectif de la planification se modifie en s’adaptant aux besoins de l’économie. Il ne s’agit plus de produire à tout prix comme dans les années 1950, mais de moderniser l’appareil productif pour le rendre apte à affronter la concurrence internationale. La France s’ouvre au monde extérieur, abandonne le protectionnisme frileux qui a longtemps caractérisé son économie. Le Plan définit alors une politique industrielle visant à améliorer l’environnement des entreprises et à intensifier les actions communes entre les secteurs privé et public, en une économie mixte mieux équilibrée, mais plus active et élargie à des branches nouvelles (sidérurgie, électronique). Les IVe et Ve Plans sont placés sous le signe de la « compétitivité » de l’économie française qui se frotte désormais à un marché hautement concurrentiel où le succès passe par un dynamisme commercial de tous les instants. Le Comité Ortoli-Montjoie, qui réunit les experts du comité de développement industriel du VIe Plan, définit en 1966-68 « l’impératif industriel » qui sert de devise au Plan de 1970-75.

La recherche, indispensable à toute politique de grandeur :

L’innovation technologique et scientifique est, pour le général de Gaulle, la condition à la fois du progrès et de l’indépendance nationale : il nous faut dit-il, « pousser sans relâche nos recherches scientifiques et techniques sous peine de nous enliser dans une amère médiocrité et d’être colonisés par les participations, les inventions et les capacités étrangères ». C’est d’abord une politique de la recherche, au sens strict du terme. Dès novembre 1958, un organisme nouveau est créé pour coordonner toute la recherche publique : la DGRST (Délégation générale à la recherche scientifique et technique). Assurant le secrétariat du Comité interministériel de la recherche, créé simultanément, la DGRST est directement rattachée au Premier ministre. Elle va se soucier particulièrement de la recherche-développement, c’est-à-dire du passage des recherches fondamentales aux applications ; elle appuie notamment l’essor d’une industrie d’instrumentation scientifique.

A côté du CNRS (réorganisé en 1961, il comptera jusqu’à 15000 chercheurs en 1969), du CEA et de l’INRA (Institut national de recherche agronomique), qui existaient déjà, le gouvernement  crée en 1961 le CNES (Centre national d’études spatiales), en 1964 l’INSERM (Institut national pour la santé et la recherche médicale), et en 1967 l’IRIA (Institut de Recherche en Informatique et en Automatique), le CNEXO (Centre national pour l’exploitation des océans) et l’ANVAR (Agence nationale pour la valorisation de la recherche). Des pôles de recherche se développent, comme dans le sud de Paris (Orsay-Saclay), en Bretagne-Nord (pour les télécommunications), à Toulouse (pour l’aérospatial), à Lyon (chimie, biologie, médecine). Les dépenses de recherche-développement passent de 2,46 % du budget de l’État en 1958 à 6,2 % en 1967, et l’effectif des chercheurs de 9000 environ en 1958 à 31 000 en 1969. Jamais la recherche n’avait connu un tel essor qu’à cette époque de colbertisme scientifique et technologique.

LES BOULEVERSEMENTS QUI AFFECTENT L’INDUSTRIE FRANÇAISE :

Une importante vague de restructurations :

Dès la IVe République, l’État a pris l’initiative de la concentration des entreprises en la réalisant dans les houillères nationalisées et en la favorisant dans la sidérurgie. Le traité de Rome accélère le mouvement, et le nombre annuel de fusions d’entreprises dans l’industrie passe de 32 en 1950-59 à 74 en 1959-1965 puis à 136 en 1966-1972. D’importants mouvements de restructuration affectent les entreprises : 1850 opérations se déroulent de 1961 à 1970, contre 850 concentrations de sociétés anonymes de 1950 à 1960.

Les exportations industrielles de la France, sur la base de 1958, atteignent en 1964 l’indice 295 vers la CEE et 140 hors CEE. Le Marché commun ne coïncide pas seulement avec cet essor, il l’explique. La réussite de Peugeot en est un bon exemple : ses exportations se hissent à 43 % de la production en 1960, laquelle a augmenté d’un tiers depuis 1957.

Avec les progrès en matière de productivité, la population active employée dans l’industrie stagne dans les années 1960. Le VIe Plan l’affirme, « le développement des exportations ne peut être fondé que sur une industrie puissante et compétitive ». La France industrielle réussit bien, mais pas mieux que les autres ; elle accompagne sans faiblir la croissance mondiale du commerce des produits manufacturés. Tout son effort a abouti à maintenir sa part dans les exportations industrielles mondiales autour de 7-8 %. La part de l’industrie dans le PIB qui était de presque 20 % dans les années 1950 monte à 28,3 % en 1973 (38,8 % si on y ajoute l’énergie et l’industrie agro-alimentaire).

Le secteur industriel constitue le lieu privilégié du mouvement de concentration des entreprises. Vers 1970, les résultats sont patents, bien qu’ils diffèrent d’un secteur à l’autre. Trois groupes contrôlent 86 % de la production de ciment ; l’industrie chimique est entre les mains de trois géants : Péchiney-Ugine-Kuhlmann, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain-Pont-à-Mousson ; l’automobile est dominée par quatre constructeurs : Renault, Peugeot, Citroën et Simca. Les industries au dynamisme réduit n’échappent pas à la règle : le textile est atteint par la disparition de nombreuses entreprises insuffisamment modernes, et l’Etat pose en 1966 comme condition à son aide à une sidérurgie en voie d’effondrement une restructuration autour de 3 firmes : Wendel-Sidélor, Denain-Nord-Est-Longwy et Creusot-Loire. C’est aussi l’État qui impose la fusion dans les industries de haute technologie où il finance partiellement les programmes de recherche : l’électronique avec la création en 1967 de la CII (Compagnie internationale d’informatique) ou l’aviation avec le regroupement en octobre 1969 dans la SNIAS des entreprises nationalisées.

L’État n’est pas seulement un promoteur de la concentration, il en est aussi un acteur. La loi du 12 juillet 1965 institue un nouveau régime de faveur pour les opérations de fusion et de scission. L’ordonnance du 24 septembre 1967 institue les groupements d’intérêt économique (GIE). Nouveau cadre juridique offert aux entreprises, les GIE visent à permettre l’adaptation des entreprises à la concurrence tout en conservant leur individualité et leur autonomie. La souplesse de cette formule, les avantages fiscaux qui s’y rapportent, expliquent en partie son succès. Si certaines de ses actions ont connu un relatif succès (plan sidérurgique, construction navale, textiles, ameublement…), d’autres tentatives, en revanche, n’ont pas abouti. Dans l’industrie chimique par exemple – la profession considérant la tentative d’intervention de l’État comme une ingérence mal venue.

Un exemple de secteur modernisé : la sidérurgie assistée :

La sidérurgie française, au milieu des années 1960, offre un mélange de technologie très moderne (autour de Dunkerque, par exemple) et de procédés vieillis (les convertisseurs Thomas de Lorraine), d’un corporatisme frileux et de stratégie d’avant-garde. Les sociétés ont investi massivement afin de suivre la demande intérieure et internationale. La production atteint 20 millions de tonnes en 1965. Le blocage des prix de l’acier, qui sera maintenu jusqu’en 1970, conduit à des marges très faibles. D’où un endettement préoccupant, à hauteur de 46 % du chiffre d’affaires en 1960 et de 69 % en 1965. Le retournement de la conjoncture mondiale de l’acier en 1963-64 a mis la sidérurgie française à découvert. Elle ne peut cesser d’investir, sous peine d’être submergée par ses concurrents ; mais elle ne peut continuer de le faire sans le soutien de l’État.

Les pouvoirs publics considèrent que les investissements ont été dispersés dans de trop nombreuses unités de production. Le « plan professionnel » de 1966 prévoit que la sidérurgie modernise ses structures en fermant les installations dépassées. On envisage 15 000 suppressions d’emploi. L’État prêt, via le FDES, 27 % des dépenses de modernisation et de concentration à un taux très avantageux. La sidérurgie a aussi besoin de « champions nationaux » : en 1966 Usinor absorbe Lorraine-Escaut, Saulnes-Uckange et Vallourec et devient la plus grande unité sidérurgique de France ; de Wendel et Sidélor s’associent à la fin de 1967 ; deux ans plus tard, les aciéries de la Loire (CAFL) et celles du Creusot (SFAC) fondent Creusot-Loire, moyennant des aides substantielles. Différenciation régionale (produits plats dans le Nord, produits longs en Lorraine, aciers spéciaux dans le Centre-Midi), délocalisation et gigantisme (la ZIP [zone industrielle portuaire] de Dunkerque, créée en 1963, a une capacité de 9 millions de tonnes) caractérisent la sidérurgie de la fin des années 1960. On assiste en outre à une littoralisation de la sidérurgie, rendue nécessaire par la concurrence internationale ; la décision de construire une ZIP à Fos-sur-mer est prise en 1968.

Les limites de la modernisation de la branche industrielle :

La modernisation de l’économie française à l’époque de la croissance ne doit pas faire illusion. En dépit du phénomène de la concentration industrielle, la France reste marquée par la forte empreinte de la petite entreprise : sur les 617 000 entreprises qui existent au début des années 1970, plus de 54 000 emploient moins de 10 salariés et 58 000 en emploient entre 10 et 50. En 1961, l’effectif médian des entreprises, c’est-à-dire un effectif tel qu’il y ait autant d’entreprises plus grandes que plus petites, était de 144 salariés ; à la même époque, il était de 250 en Allemagne, de 280 aux Pays-Bas, de 360 aux États-Unis, mais de 80 au Japon.

L’artisanat emploie encore à la même époque 2 millions de personnes. On assiste à la disparition relativement rapide des entreprises artisanales soumises à la concurrence directe de la grande industrie (verre, chimie, textile). Au dessus de cette strate de l’artisanat se développe le monde des PME (petites et moyennes entreprises) employant de 10 à 500 salariés. Il a certes très durement subi le contrecoup de la modernisation industrielle des années 1960, comme le montre la diminution du nombre des établissements industriels employant entre 10 et 19 salariés qui passent de 35 % du total des entreprises de ce secteur en 1962 à 23 % en 1972. Mais la capacité d’adaptation du secteur des PME lui permet d’employer encore plus de 40 % de la main d’œuvre industrielle.

La concentration a certes amené une importante modification des structures industrielles. Mais l’objectif qui consistait à créer de grands groupes industriels de taille internationale n’a obtenu que des résultats limités. Au début des années 1970, 1500 entreprises assurent 90 % des exportations françaises, tandis que 45 000 petites et moyennes industries sont exclues du marché international. Première entreprise française, Renault ne figure qu’au 22e rang mondial, et la France ne compte de grandes entreprises que dans un nombre limité de secteurs : l’automobile (Renault, Peugeot, Citroën), le pétrole (Compagnie française des pétroles, ELF-ERAP), le verre (Saint-Gobain-Pont-à-Mousson et BSN-Gervais-Danone), l’aluminium (Péchiney-Ugine-Kuhlmann), l’aéronautique. En revanche, aucune grande société française n’est capable de faire jeu égal avec les géants internationaux de la sidérurgie, de la chimie, du matériel électrique, de l’électronique, de la mécanique ou de la construction navale.

DE GRANDS PROJETS MIS EN AVANT DANS LES SECTEURS-PHARES :

Les premiers pas de l’industrie aérospatiale :

En 1953, face à la montée en puissance des deux grandes nations de la conquête spatiale, l’URSS et les États-Unis, la France, sous l’égide de la DEFA (Direction, études et fabrication d’armements), se rend compte qu’il est indispensable de se lancer dans la conquête des cieux et de chercher une « troisième voie ». Il s’agit avant tout de rattraper le retard pris sur ces deux États, qui sont alors tout près d’accéder à l’espace, avec Spoutnik pour l’URSS et Explorer 1 pour les États-Unis.

Le programme de la fusée Véronique est confié à une des sections de la DEFA, le LRBA (Laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques). Véronique est un projet de fusée modeste dont l’objectif premier est d’envoyer des appareils de mesure au-delà de l’atmosphère. Les Véronique sont lancées depuis la base de Colomb-Béchar, dans le Sahara.

Le CNES (Centre national d’études spatiales) est fondé en 1961, avec à sa tête Pierre Auger, dans le but de restructurer le programme spatial français. De 8 personnes au départ, il passe à 80 après seulement 1 an d’existence.

Alors que Youri Gagarine a déjà rejoint l’espace depuis 4 ans et que les concurrents du CNES bénéficient d’effectifs et de budgets colossaux, la France poursuit ses efforts avec une seconde fusée, capable de satelliser une charge : la fusée Diamant. C’est un succès : le 26 novembre 1965, la première Diamant met en orbite le premier satellite français, le A1, dit Astérix. La France est devenue une puissance spatiale – elle est le troisième pays à satelliser un objet artificiel.

En 1964 est créé le CERS (Conseil européen de recherches spatiales), l’ancêtre de l’ESA (l’Agence spatiale européenne). Douze pays adhèrent alors à ce conseil ; l’Europe spatiale est née. Le projet d’une fusée européenne (Europa 1 puis Europa 2) est lancé, mais, doté d’un budget insuffisant et mal bâti, son résultat fut catastrophique. Son abandon priva l’Europe d’un lanceur puissant jusqu’à l’avènement des Ariane.

Le CNES poursuit son développement technique et humain, s’implantant notamment à Toulouse. On décide de construire en 1964 le centre spatial de Kourou, en Guyane française. Ce site est bien meilleur que celui de Cap Canaveral en Floride, car plus proche de l’équateur de 23,5° : il permet à énergie égale d’envoyer 17% de masse en plus en orbite, une différence énorme. Les derniers tirs depuis l’Algérie ont lieu en 1966, quand deux fusées Diamant lancent, à dix jours d’intervalle, les satellites Diadème 1 et 2. Le premier tir à Kourou date de 1968. Un an après, Neil Armstrong et Edwin Aldrin marchent sur la Lune.

Les années 1960, des années fastes pour l’aviation :

Le régime du général de Gaulle a su définir une politique aéronautique de grande envergure : en dehors du programme spatial, le principal dessein est de doter la France d’une construction aéronautique civile qui équilibrerait la construction militaire. Cette volonté est affirmée avec éclat lors de l’élaboration du VIe Plan, dont « l’option principale est l’établissement de cette industrie sur les marchés civils ». Dès les premières années 1960, pour réaliser ces ambitions, on accroît de façon massive les crédits de recherche-développement (ils augmentent de 60 % entre 1958 et 1960). Trois programmes sont lancés et largement financés par l’État : le programme Mercure (Société Dassault), les programmes Concorde et Airbus (SNIAS). Mais les imprévisions techniques sont impressionnantes. L’exemple du programme Concorde est déconcertant : le coût de développement est passé de 1600 MF (millions de francs) en 1961 à 14 000 MF en 1972 et le prix unitaire de 30 à 190 MF.

Dans le domaine de l’aviation, la Ve République hérite de projets dont l’exécution est bien avancée. Le moyen courrier Caravelle est mis en service en 1959 ; s’il n’a rien de révolutionnaire, il crée une situation nouvelle, car son succès à l’exportation stimule l’industrie aéronautique française. Sous l’impulsion de la société franco-allemande Allianz, créée en janvier 1955, la France accepte l’idée d’un projet de fabrication d’un appareil de transport militaire à moyen rayon d’action. A la suite d’une importante réunion tenue à Bonn le 28 janvier 1959, les gouvernements franco-allemands décident de confier l’étude de ce futur cargo à une association de travail Transall (pour « Transport – Alliance »). Les firmes Aérospatiale, pour la France, Messerschmitt-Bölkow et VFW-Fokker, pour l’Allemagne, sont chargées de la construction du Transall. Le contrat est signé par les deux pays le 16 décembre 1959 ; le premier vol a lieu en 1961. Le Transall fait figure de premier pas dans la coopération aéronautique et spatiale franco-allemande, qui s’est poursuivie avec de nombreux programmes tels que les avions d’entraînement militaire Alpha Jet, les hélicoptères Tigre, des missiles tactiques, des satellites, les lanceurs Ariane.

Pendant la période 1950-58, le recours à la technologie étrangère, via l’OTAN, dominait la branche aéronautique. Mais à partir de 1961, le solde de la balance de ce secteur est positif. L’exportation de moyens courriers, d’avions d’interception et d’hélicoptères autorise l’importation des gros porteurs civils et militaires.

Du coup, il ne paraît plus déraisonnable de concurrencer les États-Unis dans la catégorie où ils ont le monopole, celle des longs courriers. Le Concorde, dont la construction est décidée en 1962, sera franco-britannique. La France souhaite aussi être présente sur le marché des gros porteurs. On discute à partir de 1965 de la conception d’un avion européen, l’Airbus, jusqu’à la création d’une société européenne, Airbus Industrie, en 1970. Cette fois, c’est une triple alliance – France – Angleterre – Allemagne – qui se charge de réaliser l’Airbus. L’État est au centre puisqu’il décide, finance et fait construire : à la SNECMA, les moteurs, à Sud-Aviation, les cellules.

L’informatique et les télécommunications :

Les recherches nucléaires et spatiales requièrent de puissants moyens de calcul. Quand le gouvernement américain refuse, en 1966, de livrer un ordinateur Control Data à la France pour le développement de la force de frappe, les pouvoirs publics réagissent. La Compagnie des machines Bull a été rachetée en 1964 par General Electric. Elle ne peut servir de base à une solution nationale. C’est pourquoi le « Plan Calcul » nécessite la création d’une nouvelle société, la Compagnie internationale pour l’informatique (CII), réunissant Schneider, Thomson et la CGE. L’Etat apporte 580 millions de francs sous forme de d’études et de prêts. L’Institut de recherche d’informatique et d’automatique (IRIA) est créé en 1967 et constitue l’un des organes principaux d’exécution de ce Plan Calcul. La France conclut également des partenariats avec l’étranger. Le 8 novembre 1967, la France signe un accord avec la Tunisie pour la construction, l’entretien et l’exploitation d’un système de télécommunication par câble sous-marin entre les deux pays.

L’énergie :

La consommation d’énergie a naturellement crû au cours des années 1960, passant de 85,6 à 176 millions de tonnes équivalent pétrole (TEP). Mais durant ces mêmes années, la part du charbon dans le bilan énergétique français n’a cessé de décroître au profit de celle des hydrocarbures, importés dans leur quasi-totalité. Il en résulte un accroissement de la dépendance énergétique de la France : en 1946, elle importait 41 % de son énergie ; en 1973, elle en importe 75%. Il est vrai qu’il s’agit d’une énergie dont le coût va décroissant puisque la thermie issue du fuel baisse de près de 60 % entre 1958 et 1970 et que le rapport entre la thermie issue du fuel et celle provenant du charbon se révèle de plus en plus favorable au pétrole. L’intérêt économique l’emporte donc sur l’inconvénient de la dépendance ; l’ouverture des frontières et l’acceptation de la concurrence internationale imposent en outre ce choix.

En 1959, le « Plan Jeanneney » tire les conséquences de cette évolution. Il prévoit, pour améliorer la compétitivité des houillères, la fermeture des mines les plus déficitaires. Toutefois, pour réagir contre l’emprise jugée excessive des grandes compagnies étrangères et des groupes financiers sur le marché pétrolier, le gouvernement favorise la constitution de sociétés nationales orientées vers la recherche et la commercialisation du pétrole. Ainsi est créée en novembre 1960 l’Union générale des pétroles. Jean-Marcel Jeanneney, ministre de l’Industrie, se voit confié le soin de rassembler et de fusionner l’ensemble des sociétés et agences publiques du secteur pétrolier. Pour réaliser ces montages complexes, Jeanneney s’adjoint comme directeur de cabinet un habile technicien de l’économie, Raymond Barre. Grâce à leurs efforts, en 1962, le secteur est restructuré autour d’une puissante société, ELF. Pour la diriger, Pierre Guillaumat, fondateur historique de la Direction générale des services spéciaux et ami de longue date de la famille De Gaulle, abandonne son maroquin de ministre de la Défense. La société française s’allie avec des sociétés de recherche et des équipementiers américains. En 1965, la naissance de la société ELF-ERAP fournit à l’Etat un instrument de politique pétrolière plus docile que la Compagnie française des pétroles, société d’économie mixte.

Les moyens de la grandeur : l’impératif nucléaire :

La politique d’indépendance nationale préconisée par le général de Gaulle comme la volonté de peser dans les affaires du monde, qui constitue sa grande ambition, rendent indispensable la possession de l’arme nucléaire, élément clé de toute stratégie internationale. De ce point de vue, le général de Gaulle peut s’appuyer sur les travaux préparatoires entrepris par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), créé en 1945.

C’est en 1954 que se trouve pris le tournant décisif ; sensible aux prises de position en faveur de la construction de l’arme atomique du colonel Ailleret, du général Chassin, de René Pleven – ministre de la Défense nationale du cabinet Laniel – puis du général de Gaulle lui-même, Pierre Mendès France crée un comité des explosifs nucléaires et propose de lancer un programme d’études et de préparation d’un prototype d’arme nucléaire et d’un sous-marin atomique. Par la suite, malgré des hésitations, un ensemble de décisions est pris et aboutit, en particulier après la crise de Suez, à accélérer le programme nucléaire français par la construction de centrales et d’une usine de séparation isotopique. Avant la fin de la IVe République, le CEA commence la construction des premiers engins expérimentaux, et on choisit le site de Reggane au Sahara pour une première explosion dont la date est fixée en avril 1958 au premier trimestre 1960.

Parvenu au pouvoir, le général de Gaulle va faire fructifier l’héritage nucléaire de la IVe République, qu’il considère comme l’instrument indispensable de sa politique. La priorité désormais reconnue à la force de frappe en matière stratégique se manifeste par la nomination comme ministre des Armées du commissaire à l’Energie atomique Pierre Guillaumat ou par le rôle dévolu à la tête de l’armée aux théoriciens du nucléaire comme le général Ailleret. Le 13 février 1960, la première bombe atomique française éclate à Reggane : « Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière », télégraphie Charles de Gaulle à son ministre des Armées. La France fait désormais partie du cercle fermé des puissances nucléaires. Aussitôt, le chef de l’Etat fait pousser les études pour l’expérimentation de la bombe thermonucléaire (la bombe H), s’impatientant des délais nécessaires à sa mise au point. Le 25 août 1968, la première bombe H explose à Mururoa, le nouveau site nucléaire dans le Pacifique depuis l’indépendance de l’Algérie.

Dotée de l’arsenal nucléaire qui assure son statut de grande puissance, la France ne possède toutefois pas les vecteurs qui le rendent opérationnel. Si bien que, dans un premier temps, c’est l’armée de l’air qui est chargée de la nouvelle stratégie nucléaire française. En 1967, une flotte de 62 Mirage IV construits par la société Dassault porteurs de bombes A de 60 kilotonnes chacune constitue la « force de frappe ». Dès 1960 commencent les études d’un missile sol-sol balistique stratégique (SSBS) destiné à relayer les Mirage IV, mais qui ne sera opérationnel qu’à partir de 1971. C’est également à partir de 1960 que débutent les premières études destinées à la construction d’un sous-marin nucléaire qui aboutiront au lancement en mars 67 du Redoutable. En même temps commencent les travaux de mise au point d’un missile balistique mer-sol (MBMS) transporté par sous-marin ; ce MBMS devient l’arme absolue puisqu’il est à peu près impossible à détecter et qu’il peut frapper de n’importe quel point du globe. Le Redoutable sera équipé lors de sa mise en service en 1971 de 16 MBMS de 2500 à 3000 km de portée, possédant chacun une tête nucléaire de 500 kilotonnes.

Parallèlement, le CEA gonfle ses équipes – il passe de 9000 salariés en 1957 à environ 30 000 en 1967 – et multiplie ses centres de recherche (Cadarache en 1963). La mise au point de l’armement atomique conduit à la construction en 1965-67 de l’usine de séparation isotopique de Pierrelatte, destinée à la production d’uranium enrichi. Ainsi se constitue la « filière française » de production d’énergie nucléaire, dans la suite du Second Plan atomique (1957-1961) qui s’accompagne de l’ouverture de l’usine expérimentale de Marcoule (en 1959) et de la première centrale nucléaire (Chinon 1 en 1962).

La force nucléaire permet à de Gaulle d’obtenir ce qu’on lui refusait en 1958, un statut de partenaire responsable. Mais, si la politique étrangère du général de Gaulle et sa volonté d’indépendance à l’égard des États-Unis est largement approuvée par la France, l’armement nucléaire qui en est inséparable suscite pour sa part une large incompréhension. Les raisons tiennent au sentiment d’un bellicisme français quelque peu archaïque, que cet armement est inefficace et onéreux, ou encore à la crainte d’une guerre atomique. C’est donc face à l’hostilité et au scepticisme de la majorité des Français que de Gaulle a doté la France de la force nucléaire qui assure son indépendance.

Désireux de témoigner sa vigilance en faveur des armes, de Gaulle manifeste également de l’intérêt pour les applications civiles. Il choisit de visiter et d’exalter quelques réalisations. Il visite le Commissariat à l’énergie atomique de Grenoble en octobre 1960, inaugure l’aérogare d’Orly Sud le 24 février 1961, l’usine marémotrice de la Rance – une première mondiale – le 26 novembre 1966.

LE MODÈLE DU PLAN EN PARTIE REMIS EN CAUSE :

Le rôle grandissant du patronat :

Les divisions du patronat et les structures industrielles qui les expliquent en partie justifient à la fois l’intervention de l’État dans l’économie et l’orientation de cette intervention. Le gouvernement de Georges Pompidou encourage délibérément la formation de grandes entreprises capable d’affronter les multinationales étrangères. Dans le patronat, l’influence des managers qui dirigent ces grandes entreprises grandit. En 1966, Ambroise Roux prend la présidence de la commission économique générale du CNPF (Confédération nationale des patrons français) ; il en fait un organe décisif de proposition et de pouvoir. C’est ce groupe qui prône, en 1969, une croissance « à la japonaise » au rythme de 8 % par an, et trouve timides les propositions des technocrates du Plan. Les années de Gaulle voient ainsi le patronat prendre progressivement le relais du Plan.

Au début de la période, le Plan est, pour les hauts fonctionnaires modernisateurs, un moyen d’appuyer les secteurs dynamiques de l’économie et d’aider le patronat innovateur à faire pression sur le patronat plus traditionnel, d’esprit plus « rentier ». Au lendemain des événements de 1968, cette politique se retourne, et ce sont les patrons modernistes qui utilisent le Plan pour faire pression sur l’État. L’initiative a changé de camp. A terme s’annonce le dépérissement du Plan, victime en quelque sorte de son propre succès : le patronat devient l’acteur central de la croissance.

Les nuances que l’on peut apporter :

La croissance est due en grande partie à ces différents acteurs. Ils ont certes fait ce que la situation leur permettait de faire, mais ils n’ont pas créé la situation. Avec la conjoncture internationale, l’économie est emportée par un mouvement qui la dépasse. La Ve République a eu le mérite fondamental d’accepter l’internationalisation de l’économie française et de l’ouvrir largement sur l’extérieur. Mais il est juste de dire qu’elle ne faisait ici que poursuivre la politique de la IVe. La France solidement amarrée à l’Europe, ce n’est pas ce qu’on attendait de De Gaulle. Pour l’économie, cela a été décisif.

On peut aussi remarquer que les fusions ont peut-être été abusivement présentées comme la panacée à tous les maux de l’industrie française, alors qu’elles ne sont réellement bénéfiques qu’assorties d’un remembrement industriel, ce qui n’a pas toujours été le cas.

Le nucléaire, l’aéronautique, l’informatique : le gaullisme a fait de ces trois secteurs d’avenir le symbole de la reconquête scientifique, technique et industrielle. Il s’agit d’un effort financier considérable où l’investissement de recherche a la meilleure part. Mais ces domaines clés ont-ils un véritable effet d’entraînement, par transferts technologiques et par commandes, qui justifie une pareille concentration de moyens ? Et le rôle déterminant des dépenses militaires dans ces industries de pointe n’esquisse-t-il pas une sorte de complexe militaro-industriel ? Par ailleurs, le souci de l’indépendance nationale n’empêche pas d’établir ou de prévoir des coopérations ; la France ne peut s’en sortir seule. Les industries aéronautiques et spatiales sont, par nécessité, des lieux de coopération, car le volume des investissements nécessaires dépasse les moyens d’un pays européen. Mais cela ne va pas sans difficultés techniques, divergences de points de vue ou incertitudes sur les objectifs.

CONCLUSION :

Jusqu’en 1969, c’est donc dans un contexte de rénovation de l’industrie que s’opère la croissance française. La France bénéficie certes d’une économie robuste, mais demeure handicapée par des structures bien souvent inadaptées. S’il est un domaine où la phrase du général de Gaulle « la France a épousé son siècle » paraît s’appliquer, c’est bien celui de la restructuration industrielle. Sans doute celle-ci ne présente pas que des aspects positifs, mais l’effort d’adaptation est indéniable et il fait de la France gaullienne un des pays les plus dynamiques du monde industriel des années 1960.

Le message de la Saint Sylvestre 1963 est ainsi d’une grande clarté : « Notre prospérité atteint un niveau que nous n’avons connu en aucun temps et notre progrès social réalise une avance sans précédent. A mesure que le couple de l’essor et de la raison nous amène à la puissance, la France retrouve son rang, son attrait, ses moyens. »

Gouverner un État, c’est avant tout le mettre en mesure de peser sur le destin du monde et lui donner les moyens de défendre ses intérêts propres dans l’impitoyable compétition que se livrent entre elles les nations.

Cela a également eu un impact sur les mentalités. Il règne dans la France de l’époque une mystique du taux de croissance surprenante pour un peuple longtemps réputé imperméable à la culture économique. De Gaulle y est pour quelque chose, lui qui, de discours en discours, rappelle au pays qu’il n’est pas de grandeur sans puissance économique, ni de richesse sans effort.


BIBLIOGRAPHIE :

BERSTEIN Serge et MILZA Pierre, Histoire du XXe siècle, Hatier, Paris 1987, tome 3.

BONIN Hubert, Histoire économique de la France depuis 1880, Editions Masson, collection Un Siècle d’histoire, Paris, 1988, chapitre 1.

BRAUDEL Fernand et LABROUSSE Ernest, Histoire économique de la France (Années 1960-1980), PUF, Quadrige, 1993, tome IV, volume 3, livre II, chapitre IV.

Institut Charles de Gaulle, De Gaulle en son siècle, T.3 Moderniser la France, La Documentation française, Plon, collection Espoir, Paris, 1992, chapitre IV.

BERSTEIN Serge, Nouvelle Histoire de la France contemporaine, Points Seuil, Paris, 1989, T.17 La France de l’expansion, volume I (La République gaullienne, 1958-1969), chapitres 2.5 et 2.7.

WORONOFF Denis, Histoire de l’industrie en France du XVIe siècle à nos jours, Seuil, Paris, 1998, Quatrième partie « Puissance retrouvée, puissance perdue ? des années 1940 à nos jours ».

BARJOT Dominique, Industrialisation et sociétés en Europe occidentale du début des années 1880 à la fin des années 1960, coédition CNED-SEDES de prépa CAPES, 1997.

MARSEILLE Jacques, Puissances et faiblesses de la France industrielle, XIXe – XXe siècle, Paris, Seuil 1997, « Le temps de la prospérité ».

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A propos Bertrand Minisclou

AMOA, ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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