NAPOLÉON À PARIS, UNE VOLONTÉ DE SE PLACER EN SAUVEUR DE LA NATION

Deux jours après la publication du 29e bulletin, dans la nuit du 18 décembre, Napoléon arriva à Paris. Caulaincourt courut annoncer la nouvelle chez Cambacérès. En dépit de l’heure tardive, il trouva plusieurs hauts fonctionnaires anxieux, qui depuis quelques semaines avaient pris l’habitude d’aller aux nouvelles tard dans la nuit, auprès de l’archichancelier. Aussitôt avisé du retour de l’Empereur, ce dernier expédia des courriers à tous les personnages du Gouvernement et de la Cour, les prévenant que, le lendemain, il y aurait, aux Tuileries, « grand lever » : Tout semblait devoir se rétablir puisqu’il était là[1].

Le bruit invraisemblable de l’aube se transforma dès sa confirmation, par de la stupéfaction et de l’enthousiasme. Un secrétaire à l’ambassade d’Autriche écrit à la Cour de Vienne :

« Il est sûr que la rapidité avec laquelle il est arrivé a étonnée. Tout ce qui étourdit les Parisiens les captivent et lorsqu’on sut que l’Empereur était revenu en quatre jours de Dresde, on fut stupéfiait : C’est un homme extraordinaire en tout, répétaient toutes les bouches. On oubliait tout à coup les plaintes qu’on avait proférées contre lui la veille, et la phrase : C’est un homme extraordinaire, rassurait les esprits ».

Dans sa propre Cour, Napoléon trouva des personnes angoissés. Caulaincourt nous rapporte que tous « cherchaient dans ses regards, les nouvelles de ceux qui leur étaient chers… et n’osaient lui en demander »[2].

Le 20 décembre 1812, Napoléon reçu une délégation du Sénat venue le féliciter. Celle si souligna l’effet positif de son retour sur les esprits :

« Le Sénat s’empresse de porter au pied du trône de votre Majesté impériale et royale l’hommage de ses félicitations sur l’heureuse arrivée de votre Majesté, au milieu de ses peuples. L’absence de votre Majesté, Sire, est toujours une calamité nationale ; sa présence est un bienfait qui remplit de joie et de confiance tout le peuple français »[3].

L’Empereur se montra enchanté du soutien que lui apportaient les Parisiens :

« Le terrible bulletin a fait son effet, mais je vois que ma présence fait encore plus de plaisir que nos désastres ne font de peine »[4].

Montalivet ainsi que Réal, quant à eux, avisaient chacun de leurs cotés, les préfets et leurs recommandaient de ne pas relâcher leurs vigilances. Avant même l’arrivée de ces courriers de Paris, l’information du retour de l’Empereur a déjà atteint certains départements et se diffusent autour de ces derniers. Ainsi, le 23 décembre, deux jours avant l’arrivée de la lettre de Montalivet,  le préfet du département de l’Ain écrit :

« Au moment où j’allais terminer cette lettre, j’apprends que des voyageurs venant en poste de Mayence, ont dit y avoir vu passer l’Empereur. Cette nouvelle répand d’autant plus de joie dans la ville [Bourg-en-Bresse] »[5].

Les réponses aux correspondances lancées par Montalivet et Réal vont s’échelonner jusqu’à la deuxième semaine de janvier 1813. Celles qui furent conservées nous soulignent une unanimité de joie et de soulagement dans la population[6] :

«  La nouvelle de l’heureux retour de Sa Majesté est venue dissiper tous les nuages »[7].

« L’arrivée de Sa Majesté l’Empereur à Paris, annoncée officiellement par le Moniteur du 20 décembre a dissipé les principales alarmes et rouvrent les cœurs à l’espérance et à la joie. A aucune épargne du jour, les habitants de ce département n’ont montré d’une manière aussi vive et aussi unanime quel prix ils attachent à la conservation de la personne sacrée de l’Empereur »[8].

« La nouvelle de l’arrivée de l’Empereur avait déjà fait succéder (ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous l’annoncer) à un premier moment d’inquiétude, la joie et la confiance. Lorsque les réponses de Sa Majesté aux félicitations du Sénat et du conseil d’État sont venues ajouter à ces sentiments celui de l’admiration et un véritable enthousiasme. Les pusillanimes et les indifférents gardent le silence, au milieu des communications de cette impression générale ; Aussi me suis-je empressé de faire réimprimer ces réponses avec le discours du Sénat et du conseil de l’État. Je les ai envoyés dans toutes les communes »[9].

« Le 29e bulletin a excité une sensation douloureuse  mais l’arrivée à Paris de Sa Majesté que l’on a appris presque en même temps l’a aussitôt dissipée. Il est vrai que toute la confiance, toutes les espérances des Français reposent en entier dans la personne auguste du héros qui nous gouverne »[10].

« Le retour de Sa Majesté à Paris a fait cesser tous les faux bruits que l’on répandait et les alarmes que le 29e bulletin avait pu occasionner »[11].

« Cette heureuse nouvelle a calmé sur le champ toutes les inquiétudes et a mis le comble aux vœux de mes administrés, car c’est dans son auguste personne qu’ils placent toutes les idées, toutes les espérances de gloire et de prospérité de l’Empire »[12].

« La nouvelle de son arrivée aussi rapide qu’imprévue à Paris est venue changer la direction des pensées, on n’a plus senti que de la confiance et de la joie ; elles se sont déclarées sous toutes les formes : Félicitation mutuelle, patriotiques, mouvement d’admiration de respect et d’amour pour Sa Majesté, dévouement à son auguste dynastie, sérénité du cœur, disposition au plaisir besoin de se rapprocher, de se réunir pour se communiquer toutes les douces émotions que chacun se plaisant à éprouver et à nourrir »[13].

« La satisfaction la plus vive a été ressentie par tous les habitants du Loiret en apprenant le retour à Paris de Sa Majesté l’Empereur, qui a eu lieu le 18 décembre »[14].

Prenant du recul devant les événements, certains préfets auront besoin de plus de temps pour cerner les attitudes prises par l’opinion publique, tels que le préfet du département de Mont-Blanc, qui écrira sur ce sujet qu’au début du mois de mars 1813 :

« Monseigneur, J’ai toujours eu l’intention d’écrire particulièrement chaque mois à votre excellence pour lui faire connaître les variations de l’esprit public de mon département. […] Le retour de l’Empereur a calmé les vives inquiétudes que les événements de Paris et les désastres de l’armée avaient fait naître. Les détails particuliers qui arrivaient de toutes parts sur les malheurs qui ont accompagné la retraite de Moscou ont mis le deuil dans un grand nombre de famille. Toutefois, l’on n’a plus désespéré du salut de l’État. La présence de Sa Majesté a ramenée la confiance »[15].

Du coté des opposants aux régimes, ce retour soudain de l’Empereur en fit surprendre plus d’un. Madame Aimée de Franquetot de Coigny, en apprenant que Napoléon avait « sauté de sa chaise de poste sur son trône et ressaisi le sceptre », fut « un moment désespéré ». Elle cessa prudemment ses visites à Talleyrand, son amant, qui se félicita de ne s’être pas plus engagé avec elle[16].

Pour les partisans du régime, leurs attachements aveugles à la personne de l’Empereur étaient conservés. Un des hauts fonctionnaires, Méjan, déclara alors qu’il avait perdu un fils dans l’effroyable aventure :

« En attendant, le but de la première campagne est plus que rempli. L’ennemi n’a eu aucun avantage sur nous. En revenant, comme en allant, nous l’avons battu sur tous les points où nous l’avons rencontré »[17].

Non sans quelque exagération, certains y voyaient, un nouveau point de départ pour le Premier Empire. Le chef de bataillon du deuxième d’artillerie à pied, Antoine Flavien Augustin Pion racontera dans ses mémoires :

« Me voilà donc de retour à La Fère, après un an d’absence, et une campagne sans précédents dans l’histoire. Je l’avais bien prédit dans un entretien que j’eus un jour avec Drouot, durant la retraite. Ce philosophe, qui parlait rarement de politique, me dit que la campagne, si triste qu’elle fût, aurait un résultat favorable pour la France, qu’elle mettrait de l’eau dans le vin de l’Empereur. Napoléon ajoutait-il se contenterait de la gloire acquise et n’irait plus courir les aventures, il n’avait rien perdu de cette gloire, puisqu’il était battu par les éléments, et non par l’ennemi »[18].

Aussitôt arrivé à Paris, Napoléon se remit au travail. Il commença par liquider l’affaire Malet, blâma Cambacérès d’avoir trop rapidement fait exécuter les conspirateurs et mit à pied Nicolas Frochot[19]. Au cours d’un grand conseil aux Tuileries, il expliqua l’échec de la campagne par l’hiver précoce et le climat implacable de la Russie. Mais, surtout, il travailla à reconstituer ses armées. Déjà, de Moscou, il avait convoqué la classe de 1813. Par sénatus-consulte, il  leva de nouvelles troupes, appelant les hommes qui avaient pu échapper à la conscription, ainsi que le contingent de 1814[20]. En même temps, il décidait d’incorporer dans l’armée les cohortes de la Garde nationale. La contre-offensive se préparait.


Notes :

[1] Armand-Augustin-Louis DE CAULAINCOURT (1773-1827), Mémoires du général Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l’Empereur, introduction et notes de Jean Hanoteau, Paris, 1933, tome II, p. 389.

[2] Armand-Augustin-Louis DE CAULAINCOURT (1773-1827), Mémoires du général Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l’Empereur, introduction et notes de Jean Hanoteau, Paris, 1933, tome II, p. 354.

[3] D’après le récit de Bernard Germain de Lacépède, extrait de Charles SIMON, Paris de 1800 à 1900 d’après les estampes et les mémoires du temps, tome I, Paris, éd.  Plon, 1899, p. 250.

[4] Armand-Augustin-Louis DE CAULAINCOURT (1773-1827), Mémoires du général Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l’Empereur, introduction et notes de Jean Hanoteau, Paris, 1933, tome II, p. 373.

[5] Extrait de la lettre du préfet du département de l’Ain (Léonard Philippe Rivet) au ministre de l’Intérieur, 23 décembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Ain/ 8.

[6] F7 3008/4, réponses aux circulaires du ministère de la Police. Les remarques de plusieurs préfets dans leur correspondance indiquent l’effet positif produit par le retour de Napoléon.

[7] Lettre d’un préfet, daté de la fin de décembre 1812. – Nous verrons à ce sujet, Aimée DE FRANQUETOT DE COIGNY (1769-1820), Mémoires, introduction et notes par Etienne Lamy, Paris, éd. Calmann-Lévy, 1902, p. 213.

[8] Extrait de la lettre du préfet du département de l’Allier (François Pougeard du Limbert) au ministre de l’Intérieur, Moulins, 23 décembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Allier/9.

[9] Extrait de la lettre du préfet du département de l’Ain (Léonard Philippe Rivet) au ministre de l’Intérieur, 28 décembre 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Ain/5.

[10] Extrait de la lettre du préfet du département du Mont-Blanc au ministre de l’Intérieur, Chambéry, 1er janvier 1813, Archives Nationales, F1/cIII/Mont-Blanc/3.

[11] Extrait de la lettre du préfet du département des Apennins au ministre de l’Intérieur, Chavari, 2 janvier 1813, Archives Nationales, F1/cIII/Apennins/3.

[12] Extrait de la lettre du préfet du département du Haut-Rhin (Félix Desportes) au ministre de l’Intérieur, Colmar, 8 janvier 1813, Archives Nationales, F1/cIII/Haut-Rhin/11.

[13] Extrait de la lettre du préfet du Loiret (Jean Pieyre) au ministre de l’Intérieur, Orléans, 1812, Archives Nationales, F1/cIII/Loiret/11.

[14] Extrait du « Compte de la situation politique et morale du département du Loiret pendant le 4eme trimestre de 1812 », envoyé par le préfet (Jean Pieyre) au ministre de l’Intérieur, Archives Nationales, F1/cIII/Loiret/6.

[15] Extrait de la lettre du préfet du département du Mont-Blanc au ministre de l’Intérieur, Chambéry, 8 mars 1813, Archives Nationales, F1/cIII/Mont-Blanc/3.

[16] Aimée DE FRANQUETOT DE COIGNY (1769-1820), Mémoires, introduction et notes par Etienne Lamy, Paris, éd. Calmann-Lévy, 1902, p. 213.

[17] Lettre de Méjan, 17 décembre 1812. Voir – Alberto LUMBROSO, Miscellanea napoleonica, série II.

[18] Antoine Flavien Augustin PION DES LOCHES (1770-1819), Mes campagnes, notes et correspondance du colonel d’artillerie Pion des Loches, mises en ordre et publiées par Maurice Chipon, Paris, 1889.

[19] Nicolas Frochot, premier préfet du département la Seine, avait poussé l’inconscience durant l’affaire Malet jusqu’à préparer les salles de l’Hôtel de Ville pour recevoir le nouveau gouvernement. Il sera remplacé par le comte Gilbert de Chabrol de Volvic.

[20] Le 4 janvier 1813, Napoléon indique à Cessac son intention de levée le contingent de 1814 : « Il est probable qu’en février, je lèverai la conscription de 1814 pour garder l’intérieur, Faites-moi connaître si vous serez prêt pour l’habillement ». – Nous verrons à ce sujet, Arthur CHUQUET (1853-1925), Inédits Napoléoniens, Paris, éd. E. de Boccard, 1914-1919, tome II, note 2016, p. 91.

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A propos Bertrand Minisclou

Ingénieur développement logiciel, chargé d'études en marketing et historien.
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